Que nous enseigne ce maître visionnaire de la Renaissance pour penser les défis technologiques d’aujourd’hui ? C’est la question centrale du « Serment de Leonardo », une pièce aussi inspirante que stimulante signée par Me Vincent Fauchoux.
Comment Léonard de Vinci, soudainement projeté dans le XXIe siècle, aurait-il réagi face à l’intelligence artificielle (IA) ? Que lui auraient inspiré les créations générées par l’IA « en un clic », lui qui consacrait des mois, voire des années, de travail laborieux à la préparation de ses œuvres ? L’auteur de la Joconde aurait-il anticipé les risques d’une domination de la machine sur les activités humaines ? Aurait-il plaidé pour une éthique de l’IA ?
Ces questions sont au cœur d’une pièce, Le Serment de Leonardo, signée par Vincent Fauchoux, avocat spécialisé en propriété intellectuelle et technologies innovantes. Elle a été présentée pour la première fois en septembre 2025 au Club des industries culturelles et créatives (« We Are ») sous la forme d’une lecture théâtrale mise en scène par Arthur Deschamps, avec Maximilien Seweryn (Leonardo), Geert Van Herwijnen (Sam), Luana Duchemin (Lisa) et Marc Plas (Salaï).
La pièce s’ouvre sur l’époque de la Renaissance. Nous sommes en 1516. Léonard de Vinci, 63 ans, affaibli par la perte de l’usage d’un bras, quitte Rome pour répondre à l’invitation du roi François Ier, et rejoint le Clos-Lucé (Amboise). Alors qu’il traverse les Alpes à dos de mulet avec son apprenti et amant, Salaï, et trois de ses plus célèbres tableaux, dont la Joconde, il est surpris par un déluge et un bug spatiotemporel le projette en plein Paris du XXIe siècle, rue… François Ier ! C’est ici, dans un incubateur dédié à l’intelligence artificielle, entouré d’ingénieurs, de codeurs et de pionniers du transhumanisme, que le génial autodidacte est confronté à la plus grande innovation de notre époque : l’intelligence artificielle.
« Léonard de Vinci est un miroir tendu »
Sam, entrepreneur ambitieux dépourvu de tout scrupule (et dont le prénom n’est pas tout à fait innocent), et Lisa, dont la beauté énigmatique rappelle étrangement celle de Mona Lisa, lui exposent leur projet, « Connected Neurons », dédié à l’implantation de connecteurs neuronaux. L’objectif ? Développer « l’Homme Digital Augmenté », seul à même de dominer l’IA « avant qu’elle ne nous transforme en animaux domestiques ». Pas de quoi convaincre Leonardo qui, fort de ses valeurs humanistes, dénonce les risques apocalyptiques liés à de telles dérives, révélatrices d’une nouvelle tentative de l’homme de s’ériger en « Homo Deus ». Ce verdict n’est pas surprenant : pour l’auteur de L’Homme de Vitruve, l’être humain est la mesure de toute chose, il symbolise l’harmonie universelle. Dépasser ses limitesirait à l’encontre de l’équilibre originel.
Salaï, séducteur cynique et peu scrupuleux, accueille au contraire ces avancées technologiques avec beaucoup d’enthousiasme. Cela ne l’empêche pas, paradoxalement, de mettre la conscience de son maître à l’épreuve de la morale : « Parlons donc de ce char à faux, Léonard. Cette abomination de métal et de lames – conçue pour découper les corps sur le champ de bataille, comme on tranche un jambon de Parme ! Vous, l’humaniste qui prêchait le respect de toute vie, même celle des plus petits insectes, […] n’avez-vous jamais réfléchi aux conséquences dramatiques de vos actes lorsque vous conceviez ce diabolique projet de détournement du fleuve Arno pour assécher la ville de Pise, avec votre comparse, Machiavel ? »
En somme, les enjeux liés à l’IA s’inscrivent dans une problématique intemporelle : celle d’une humanité partagée entre sa volonté de repousser ses limites et la préservation de l’équilibre de sa condition. Cette tension traverse la pièce de Vincent Fauchoux, avec son cortège de questions métaphysiques et sociétales : l’intelligence artificielle va-t-elle anéantir le mystère de la création artistique, ou est-elle au contraire une nouvelle manifestation de celui-ci ? La quête de l’immortalité va-t-elle engloutir le mystère de la mort ? L’Homme doit-il rester fidèle à son idéal humaniste ? « Léonard de Vinci est un miroir tendu à notre temps. Nous pouvons beaucoup apprendre de lui », assure Vincent Fauchoux. Entretien.
Le Point : En quoi Léonard de Vinci peut-il éclairer notre réflexion sur les défis liés à l’IA ? Est-ce en raison de sa pensée visionnaire ? De ses compétences éclectiques ? Ou, encore, de l’audace de ses inventions, préfigurant la robotique moderne ?
Vincent Fauchoux : J’ai choisi Léonard de Vinci parce qu’il représente, à mes yeux, le plus grand génie de tous les temps. Il est sans doute la figure la plus légitime pour interroger les enjeux éthiques de l’intelligence artificielle, en raison de sa double qualité de créateur et d’inventeur. Peu d’hommes dans l’Histoire ont à ce point incarné à la fois l’art, la science, la technique et l’innovation.
Léonard est aussi un grand humaniste de la Renaissance. Or nous avons aujourd’hui un besoin vital de cette pensée humaniste pour éclairer notre réflexion sur l’intelligence artificielle, notamment à travers les chartes éthiques que de nombreuses entreprises adoptent désormais. Sous cet angle, Léonard de Vinci s’imposait comme une évidence : il permet de relier la Renaissance à notre époque et de poser des questions intemporelles avec une acuité très contemporaine.
Ce qui caractérise avant tout Léonard, c’est sa curiosité absolue : curiosité pour la nature, pour le vivant, pour le monde qui l’entoure.
Fernanda Arreola, dans un article de The Conversation, faisait justement observer qu’« il était un pionnier en matière de technologie. Il utilisait les dernières techniques et dispositifs disponibles pour produire de l’innovation. Il se questionnait toujours sur l’impact que ces nouveaux dispositifs pourraient avoir sur l’humanité ».
Je souhaiterais nuancer cette affirmation. Léonard de Vinci était, certes, un immense humaniste, profondément attaché à la vie humaine et sensible au bien-être animal. Mais il a aussi, à plusieurs reprises, laissé la passion de l’innovation prendre le pas sur ses propres principes éthiques, et a parfois apporté son concours à des mécènes sans aucun scrupule.
On peut citer des exemples très concrets : le char à faux, une machine de guerre d’une violence extrême, son projet de détournement du fleuve Arno lors du conflit entre Florence et Pise, aux conséquences humaines et écologiques potentiellement désastreuses, ou encore sa collaboration avec César Borgia, figure politique pour le moins inquiétante, qui a inspiré Le Prince de Machiavel.
Ces épisodes montrent que même les plus grands humanistes peuvent s’égarer lorsqu’ils sont happés par la fascination de la puissance technique et de l’innovation. C’est précisément le message que je souhaite transmettre : si Léonard lui-même a pu perdre de vue ses valeurs, alors nous devons aujourd’hui être d’autant plus vigilants face à l’enthousiasme que suscite l’intelligence artificielle, au risque d’oublier des principes fondamentaux comme la non-discrimination, l’égalité ou la lutte contre les biais cognitifs.
Léonard de Vinci a conçu un robot (le « Chevalier mécanique »), un automate humanoïde qui pouvait exécuter des mouvements comme se tenir debout, s’asseoir, bouger les bras, etc. Il aurait aussi construit un lion mécanique, présenté à la cour de François Ieren 1515 pour amuser et impressionner le roi. Cela a-t-il inspiré votre pièce ?
Léonard de Vinci est effectivement l’un des pionniers de la robotisation, ce qui le rend encore plus pertinent pour parler d’intelligence artificielle. Aujourd’hui, la robotique est largement dopée par les algorithmes d’IA, et nous assistons à une convergence très forte entre ces deux univers. Les robots humanoïdes existent déjà en Chine et au Japon, et ils arriveront en Europe dans les prochaines années.
Léonard avait déjà cette intuition visionnaire, qu’il s’agisse du chevalier mécanique ou du célèbre lion animé destiné à François Ier. Pour autant, ce ne sont pas ces inventions-là qui m’ont le plus inspiré. J’ai été davantage fasciné par son travail de dissection, retranscrit dans ses carnets, par sa connaissance du corps humain, par son sens aigu de l’observation. Ce qui caractérise avant tout Léonard, c’est sa curiosité absolue : curiosité pour la nature, pour le vivant, pour le monde qui l’entoure. C’est sans doute le message le plus actuel qu’il nous adresse : soyons curieux, cherchons à comprendre, et appliquons cette exigence intellectuelle à l’intelligence artificielle plutôt que de la subir.
La formidable ingéniosité de Léonard de Vinci, qu’illustrent nombre de ses inventions révolutionnaires, n’a pas fini de nous étonner : on a récemment découvert les croquis d’un pont antisismique, mais aussi, sous les remparts du château des Sforza, des tunnels secrets destinés à le protéger. Ces galeries étaient dessinées dans l’un de ses carnets. Le génie de Léonard n’a à cet égard rien à envier à l’IA !
Le génie de Léonard de Vinci me paraît très supérieur à celui d’une intelligence artificielle. Et ce pour une raison essentielle : Léonard ne se contentait pas de créer ou d’innover à partir d’un corpus de connaissances existantes. Bien sûr, il s’inscrivait dans une filiation, celle de son maître Verrocchio, lors de ses jeunes années d’apprentissage à Florence, celle du mathématicien Luca Pacioli, père de la Divine Proportion, et plus largement celle des penseurs de l’Antiquité qu’il admirait, Aristote en tête.
Mais là où l’IA procède par recombinaison de données, Léonard ouvrait des voies entièrement nouvelles, jamais explorées auparavant. La perspective mathématique portée à son sommet dans La Cène, ou encore le sfumato, qui adoucit volontairement les contours et les couleurs pour suggérer le vivant plutôt que le figer, témoignent d’une intuition créatrice qui ne relève pas du calcul mais du regard.
Créer « à partir de rien » est sans doute une illusion, mais créer en allant au-delà des cadres existants, en les dépassant, voilà précisément ce que Léonard faisait, et ce que l’IA, en l’état, ne sait pas encore accomplir.
Léonard de Vinci défiait tout ce qui lui résistait : la mécanique, le vol, l’anatomie, l’hydraulique, la perspective… L’IA n’aurait pas fait exception… Serait-il devenu son médecin légiste ?
Léonard aurait, à l’évidence, voulu tout comprendre. Il aurait cherché à disséquer l’intelligence artificielle comme il disséquait le corps humain : comprendre les mécanismes, les réseaux de neurones, les algorithmes, les bases de données. Sa première posture aurait été celle d’une insatiable curiosité, jamais celle du rejet.
Il ne se serait certainement pas contenté d’un usage superficiel de l’outil. Il aurait voulu en comprendre l’architecture intime, le fonctionnement interne, avant de s’interroger, dans un second temps, sur les implications éthiques et philosophiques de ces technologies. Il y a la place pour une véritable création artistique à l’aide de l’IA.
Ces implications éthiques ne sont-elles pas inscrites dans l’ADN de L’Homme de Vitruve ?
Sur le plan symbolique, le dessin de L’Homme de Vitruve incarne le message fondamental de l’humanisme de la Renaissance, l’Homme comme mesure de toute chose, placé au centre de l’univers. Ce dessin, inspiré par le grand architecte de l’antiquité romaine, Vitruve, nous rappelle que l’Homme doit, face à l’IA, rester au centre du jeu, condition indispensable à son développement éthique et responsable, ce que l’on désigne aujourd’hui par l’expression « Human in the Loop ».
Qu’aurait pensé Léonard de Vinci des « œuvres d’art » générées par l’IA ?
Il aurait sans doute été fasciné par la puissance de l’outil, par sa rapidité d’exécution et par l’étendue des possibles qu’il ouvre. Mais il aurait probablement été déçu par le niveau de qualité artistique actuel des productions générées par l’IA, au regard de son exigence presque obsessionnelle en matière de création.
Lorsqu’on sait qu’il a travaillé pendant seize ans sur le tableau de La Joconde, qu’il retravaillait ses œuvres sans relâche et qu’il produisait des travaux préparatoires considérables, mêlant croquis et textes d’une grande précision, on peut imaginer qu’il aurait questionné la consistance même de ces créations générées ou assistées par l’IA. Il aurait sans doute débattu de ce qui fait réellement œuvre, ce qui est au cœur même du propos de ma pièce. Pour ma part, je suis persuadé qu’il y a la place pour une véritable création artistique à l’aide de l’IA. N’oublions pas que Baudelaire avait contesté avec virulence toute possibilité d’une création artistique photographique, considérant que nous perdrions notre âme à reconnaître qu’une machine (l’appareil photo) puisse donner naissance à une vraie création… N’oublions pas non plus qu’une artiste comme Vera Molnár a été, dès les années 1960, à l’origine d’une production artistique majeure, générée à l’aide d’algorithmes.
Léonard nous enseigne, par sa propre vie, que même les plus grands peuvent s’égarer.
On dit qu’écrire, ou dessiner, permet de métaboliser sa pensée. Avec l’IA, qui « pense » à la place de l’utilisateur, il n’y a plus d’hésitation, de corrections, de gribouillage, et la fécondité inventive a tendance à s’appauvrir. Léonard, dont la démarche repose essentiellement sur l’expérience et l’observation, aurait-il été moins inventif s’il avait vécu avec cet outil ? Les grands esprits comme lui sont-ils voués à n’appartenir qu’au passé ?
Avant même le déploiement de l’IA, il faut bien reconnaître qu’il n’existait plus de grands esprits comparables à Léonard de Vinci. Le concept même de polymathe, ces personnalités capables d’exceller simultanément en architecture, peinture, sculpture, poésie, musique, anatomie ou ingénierie, a pratiquement disparu. À l’époque de la Renaissance, les capacités de mémoire et de concentration étaient remarquables : certains érudits pouvaient réciter la Bible intégralement. Ces facultés se sont érodées bien avant l’arrivée de l’IA. La question n’est donc pas uniquement technologique, mais touche plus largement à notre rapport au savoir, à l’effort intellectuel et au temps long.
Espérons simplement que l’IA ne bridera pas notre curiosité et qu’elle ne nous dispensera pas d’observer, de questionner, d’hésiter, de tâtonner. Car c’est précisément cette démarche, fondée sur l’expérience, l’observation et l’émerveillement, qui animait Léonard : s’interroger sur une tempête, la langue du pic-vert, le fonctionnement des vaisseaux sanguins ou encore l’alimentation du fœtus. C’est cet esprit-là, bien plus que n’importe quelle technologie, qu’il nous appartient de préserver.
Vous posez la question de l’immortalité en faisant dire à Sam : « La technologie est libératrice. Libératrice du potentiel humain. Libératrice de l’âme et de l’esprit humain. Elle élargit le sens de la liberté, de l’épanouissement, de la vie – et au final, triomphe de la mort ! La technologie ouvre l’espace de ce que peut signifier être humain. »Et pourtant, Ulysse a refusé l’immortalité offerte par Calypso, accordant plus de prix et de dignité à l’existence – et à la finitude – humaine…
C’est un questionnement majeur de notre siècle. La déclaration de mon personnage, Sam, start-upeur de l’IA cynique et sans scrupule, est directement inspirée du « Manifeste Techno-Optimiste » publié en octobre 2023 par Marc Andreessen, figure de la finance dans la Silicon Valley. Il est le porte-parole d’un mouvement important aux États-Unis qui prône la dérégulation totale de l’IA et l’abandon de tout référentiel éthique.
À l’exact opposé, j’ai aussi été très inspiré par Stefan Zweig et sa conférence en 1939, à New York, par lequel il explique que la création artistique est une pulsion de vie, un acte d’immortalité. Pour le dire autrement, l’artiste accède à l’immortalité à travers la trace qui lui survit. Cette perception est à l’opposé de la conception des post-humanistes qui nous promettent des existences de cyborgs. À titre personnel, je suis plus sensible à l’immortalité artistique décrite par Zweig que par l’immortalité technologique prônée par les Techno-Optimistes.
Des projets comme Neuralink, initié par Elon Musk, illustrent la fusion potentielle entre l’IA et le cerveau humain. Le transhumanisme, qui prône l’évolution de l’humanité au-delà de ses limites biologiques, voit dans ces technologies une route vers l’immortalité, en prolongeant indéfiniment la vie humaine grâce à l’intégration technologique. Cela est-il souhaitable ? Léonard de Vinci va se questionner sur le risque d’un possible anéantissement de la nature humaine, et de destruction de l’homme par l’homme… Au spectateur de décider !
C’est précisément le message que vous portez : la création artistique est inséparable de l’humain…
Le premier message est en effet que la création artistique doit rester fondamentalement humaine, tout en laissant la place à une création assistée par l’intelligence artificielle, dès lors qu’elle est guidée, pensée et assumée par l’homme. La création n’est jamais neutre : elle est le reflet d’une personnalité, de choix conscients, et elle permet à son auteur d’accéder à une forme d’immortalité, avec ou sans machine.
Le deuxième message est la nécessité absolue d’une éthique de l’innovation. Léonard nous enseigne, par sa propre vie, que même les plus grands peuvent s’égarer. Cela nous oblige à être extrêmement vigilants aujourd’hui et à garder comme boussole les principes hérités des humanistes de la Renaissance et des penseurs de l’Antiquité, notamment Aristote : responsabilité, libre arbitre, conscience.
Enfin, la pièce rappelle que la seule immortalité qui vaille réellement est celle de la création artistique et non celle que certains espèrent atteindre par les algorithmes. Même si l’intelligence artificielle peut améliorer la qualité de vie et aider à lutter contre certaines maladies, elle ne saurait remplacer ce qui fait l’essence même de l’humain, à savoir sa finitude.

