L’intelligence artificielle, qui pilote déjà un cabinet d’avocats, est devenue une réalité incontournable pour les professionnels du droit. Illustrations.
L’Intelligence artificielle (IA) fait des miracles, au point de piloter un cabinet d’avocats… sans avocats ! Depuis le mois de mai 2025, Garfield.law est officiellement habilité à fournir des services juridiques réglementés en Angleterre et au pays de Galles. Il propose aux petites et moyennes entreprises un assistant de contentieux doté d’IA pour les aider à recouvrer des créances impayées, et ce, à des tarifs qui démarrent à deux livres sterling.
Il suffit de lui fournir les pièces du dossier (contrat, facture, e-mails, etc.) et de lui relater les faits. Garfield trie ces informations, évalue la solvabilité du débiteur et rédige une lettre de mise en demeure. Il génère un formulaire de réclamation qu’il envoie, si besoin, au tribunal. Le système calcule les intérêts, il peut obtenir un jugement par défaut ou livrer des conseils sur une négociation. Le client peut intervenir à chaque étape du processus pour amender ou compléter le projet. Sur son site, Garfield fixe les limites de son intervention. Les réclamations des propriétaires et des locataires, et les réclamations basées sur des contrats de
S’agissant « probablement du premier d’une longue série de cabinets d’avocats pilotés par l’IA, nous suivrons de près l’évolution de ce nouveau modèle, afin de pouvoir à la fois gérer les risques et concrétiser les avantages pour les consommateurs », rassure la Solicitors Regulation Authority, l’organe de régulation de la profession en Angleterre et au pays de Galles. Ce type de structure verra-t-elle bientôt le jour en France ? Pour l’heure, elle incite les cabinets à muscler leur expertise et à éduquer leurs équipes aux usages responsables de l’IA.
Exclusions de responsabilité, hallucinations, biais…
« L’intelligence artificielle générative (IAG) n’est ni un moteur de recherche ni une encyclopédie […]. Ces systèmes n’ont pas nécessairement été entraînés sur de l’information récente » et certains services (Copilot, ChatGPT…) « prévoient des exclusions de responsabilité », avertit le guide pratique du Conseil national des barreaux (CNB) consacré à l’utilisation des systèmes d’IAG par les avocats.
Il se double de recommandations visant à éviter les risques de violation du secret professionnel, d’atteinte aux données personnelles, ou encore les biais cognitifs. « C’est le cas dans lequel l’utilisateur formule une requête selon ses propres préjugés/attentes. Par exemple, si l’avocat pose une question en laissant supposer une certaine culpabilité/innocence, l’outil peut fournir une réponse qui renforce cette supposition au lieu de produire un résultat objectif. »
Le piège des hallucinations, autrement dit, les résultats erronés ou imaginaires générés par l’IAG, guette aussi le juriste. En 2023, dans une affaire de responsabilité d’une compagnie aérienne à la suite des blessures d’un passager avec un chariot métallique, un avocat de New York avait cité plusieurs décisions de justice dont six étaient totalement inventées par la machine. Cette même année, ChatGPT avait « halluciné » le sens d’une décision de justice en déclarant faussement coupable un animateur radio américain. Autant de risques que la « paresse intellectuelle » engendrée par ces outils pourrait éluder, sinon amplifier.
Les plateformes dédiées à la recherche juridique, à l’analyse de documents et la rédaction juridique assistée, sont censées éviter ces risques. « Notre agent conversationnel, Assistant, apporte les réponses souhaitées en citant ses sources, sans aucune hallucination », assure Louis Larret-Chahine, cofondateur de Predictice. Cette plateforme créée en 2016 par deux juristes et un ingénieur donne accès à 8 millions de décisions de justice et à de nombreuses informations juridiques.
« Pour parvenir à ce résultat, nous avons combiné la technologie d’OpenAI à notre savoir-faire en découpage sémantique pour identifier les bons documents et en ressortir le meilleur. Chacun des 50 millions de documents de la base de données est découpé intelligemment en segments cohérents, ce qui rend les réponses plus pertinentes et contextualisées. Nous y avons joint la technologie d’Anthropic, avec Claude AI 3.7 qui affiche les extraits des documents cités en référence sans les déformer », développe-t-il.
Plus de 900 sujets
La confidentialité, enjeu essentiel pour les gardiens du temple du secret professionnel, est au cœur du modèle de Predictice. « L’outil traite toutes les données, externes et internes, dans une seule interface. Ces données sont stockées dans des serveurs de manière ultrasécurisée et chaque conversation est totalement confidentielle », souligne Emeric Desnoix, avocat au barreau de Tours. Rompu à l’usage des technologies, il utilise Predictice quotidiennement dans ses dossiers de droit des assurances et de droit immobilier.
« Je crée des dossiers dans la “bibliothèque” virtuelle avec la jurisprudence obtenue dans ses différentes affaires. Grâce à Assistant, j’identifie les points forts et les points faibles d’un argumentaire. L’outil peut même m’aider à développer une argumentation plus pertinente », précise-t-il. Son confrère Yvon Martinet apprécie, quant à lui, outre les performances des fonctionnalités de recherche juridique, la fonction de DeepL pro (un logiciel de traduction), auquel Predictice donne aussi accès : « Je travaille dans trois langues, ce qui me fait gagner un temps considérable. »
Avantage précieux pour un avocat de contentieux, Predictice trie les décisions de justice en fonction du « chef de demande », sur des sujets allant de la concurrence déloyale à la requalification d’un contrat de travail, soit en tout 900 sujets. « On peut par exemple extraire les décisions qui ont indemnisé un poste de préjudice spécifique (dommage corporel à la suite d’un accident de la circulation) ou celles qui l’ont refusé », explique Louis Larret-Chahine.
Celui-ci a conclu plusieurs partenariats avec des institutions ordinales et notamment le barreau de Paris. Des grands noms du barreau comme Gibson Dunn, Morgan Lewis, Clifford Chance ou Squair l’utilisent, mais aussi les directions juridiques d’Air Liquide, d’Airbus ou de Leroy Merlin, ainsi que plusieurs banques et compagnies d’assurances.
80 millions de documents juridiques
Au sein de Matmut Protection juridique, la quasi-totalité des 200 juristes utilise cet outil qui facilite notamment leurs recherches de jurisprudence. « Dans un litige classique comme le trouble anormal de voisinage, le juriste utilise l’IA pour trouver les textes légaux et exemples de jurisprudence qui valident la position de notre assuré. Cela lui permet de convaincre la partie adverse de faire droit rapidement et amiablement à la demande de notre client, a fortiori si l’outil montre de manière évidente que notre assuré aurait gain de cause devant la justice », détaille Bruno Barreau, directeur opérationnel protection juridique à la Matmut.
« L’un des points forts de Predictice, c’est la sécurité et la fiabilité de sa base de données, contrairement à une IAG généraliste qui se nourrit de ses propres erreurs. La plateforme nous permet aussi d’enrichir sa base avec notre propre documentation. Nous sommes justement en train de le faire pour certains contrats spécifiques de protection juridique », poursuit-il.
Autre acteur avec lequel plusieurs barreaux ont aussi noué des partenariats : Doctrine, fondée en 2016. « Son IA juridique s’appuie sur le Legalgraph, une technologie qui a été entraînée sur 80 millions de documents juridiques (décisions de justice des juridictions françaises et européennes, textes législatifs et réglementaires français et européens, liens vers des commentaires accessibles sur le Web, conventions collectives…) », précise le communiqué du barreau de Paris. Et Doctrine l’assure : « Notre IA est conçue selon des règles de conformité strictes garantissant la confidentialité de chaque donnée. »
L’un de ses outils phares est son chatbot de recherche juridique conversationnelle que le juriste peut lancer directement depuis Word. « C’est comme si j’avais un assistant juridique h24 à ma disposition », relève Dimitri Bougeard, avocat individuel spécialisé en droit immobilier. Doctrine Flow permet, quant à lui, dans le cadre d’un dossier contentieux, d’importer dans Word le résumé des pièces qui composent le dossier et de gérer directement leur numérotation pour accélérer le travail de rédaction des conclusions.
L’avocat en droit des affaires Abel Sabeur salue « la rapidité d’exécution, la facilité d’utilisation, la densité et la pertinence des sources proposées ». « L’IA généraliste génère beaucoup trop d’hallucinations, avec un aplomb redoutable. Avec Doctrine, j’obtiens des synthèses jurisprudentielles et des pistes de recherches fiables que je mettais autrefois plusieurs jours à établir sans être certain d’avoir un résultat exhaustif et pertinent. Et surtout, je n’ai pas besoin de maîtriser l’art du prompt : je m’adresse à l’outil comme je le ferais avec un collaborateur. »
Désengorger la direction juridique
Plus récente sur le marché et davantage tournée vers les entreprises, la plateforme Ordalie revendique quelque 170 clients (TotalEnergies, Ifop, Radio France…) et 41 000 utilisateurs (avocats, juristes d’entreprises, notaires…). « L’IA a radicalement changé la manière d’aborder les tâches répétitives et les dossiers comprenant des masses importantes de documents comme les audits fiscaux ou les due diligences », constate Léa Fleury, cofondatrice et PDG d’Ordalie.
« Notre assistant juridique répond aux questions juridiques récurrentes des branches opérationnelles et permet ainsi de désengorger la direction juridique. Les avocats l’utilisent pour diverses tâches : établir la chronologie d’un contentieux, extraire les points clés d’un dossier de plaidoirie, etc. » La plateforme, qui vient de lever 1,8 million d’euros, assure qu’elle produit moins de 1 % d’hallucinations, sans véritables conséquences. « Notre outil lui permet de s’en apercevoir immédiatement », assure Léa Fleury. La plateforme garantit par ailleurs la protection des données sensibles de ses clients : « Elles sont stockées dans un serveur dédié et certifié, ajoute-t-elle. Et ces données ne sont pas utilisées pour entraîner nos modèles. »
Clémence Heiter, jeune avocate lyonnaise spécialisée dans le conseil en droit des affaires, utilise régulièrement la fonctionnalité de génération de clauses contractuelles sur-mesure. « Je commence avec ChatGPTPro afin de mieux connaître les spécificités d’un marché et d’identifier les sources les plus fréquentes de contentieux, précise-t-elle. Ensuite je demande à Ordalie de générer les clauses en fonction des intérêts et besoins de mon client. La force d’Ordalie est d’apporter des réponses structurées et sourcées. Je conçois cet outil comme un véritable partenaire de réflexion. »
L’avocat 2.0 ne s’abreuve pas à une seule source. Il combine les outils grand public avec ceux des éditeurs juridiques et des plateformes d’IA juridique. « Copilot est très utile pour préparer mes notes de plaidoirie. Il enregistre tous mes rendez-vous en visioconférence, puis il génère une note reproduisant l’ensemble des échanges et un mail de compte rendu à l’attention du client », relève Me Desnoix. Plus les juristes se familiarisent avec ces outils, plus ils découvrent la variété et la pertinence des cas d’usage adaptés à leurs besoins : améliorer le style d’un texte, comparer des documents pour identifier leurs points communs et différences, rédiger des comptes rendus, prioriser des mails, etc.
« Nous avons identifié trois usages transversaux fondamentaux : la recherche juridique, l’analyse de documents juridiques et la rédaction juridique assistée. Pour la recherche juridique, nous utilisons principalement Predictice, pour sa bonne couverture jurisprudentielle, ses visualisations claires, et sa capacité à faire émerger des tendances jurisprudentielles. Lexis 360 nous donne l’accès à la doctrine, aux analyses de fonds, et à une base documentaire très structurée », détaille Vincent Fauchoux, dont le cabinet intègre depuis longtemps les technologies d’intelligence artificielle.
« Nous utilisons aussi ChatGPT (en version pro/GPT-4) pour la structuration d’idées, la reformulation ou la génération d’hypothèses de raisonnement, Claude.ai, pour des tâches rédactionnelles ou des analyses longues, Perplexity, pour de la recherche exploratoire et le chat de Mistral, dans une logique de souveraineté et de test des capacités des grands modèles français. » En tout état de cause, tempère Me Fauchoux, « l’IA n’est jamais utilisée seule, ni en substitution au raisonnement humain. Son usage est toujours encadré et contrôlé. »

