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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

7 Oct. 2022

Le Point

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Harcèlement scolaire : « Renforcer la répression est souvent contre-productif »

Publié le

7 Oct. 2022

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ENTRETIEN. Placer l’offense verbale au même niveau que l’attaque physique exacerbe la sensibilité au harcèlement, estime le psychiatre Philippe Aïm.

«Les consultations d’enfants et d’adolescents pour anxiété ou phobie scolaire, voire automutilations ou troubles du comportement alimentaire, sont souvent liées, parfois même exclusivement, au harcèlement scolaire », écrit le psychiatre Philippe Aïm dans son livre Aider l’enfant à se sortir du harcèlement scolaire*. Toutefois, estime-t-il, renforcer la répression est souvent contre-productif. Au lieu de (sur)protéger les enfants, apprenons-leur à faire face par eux-mêmes aux agressions verbales, plaide-t-il. Entretien.

Le Point : Pour un psychiatre psychothérapeute, les mots ont un sens. L’expression « harcèlement scolaire » est-elle appropriée aux actes qu’elle est censée viser ?

Philippe Aïm : « Harcèlement scolaire » est la traduction – discutable – de l’expression américaine « school bullying » forgée par le chercheur suédo-norvégien Dan Olweus. Celui-ci estime que l’élève bénéficie du droit fondamental d’être épargné par les offenses de ses camarades de classe, et qu’il appartient aux adultes de prendre en charge le harcèlement et de protéger l’élève. L’expression « harcèlement scolaire » revêt une dimension juridique puisque le harcèlement était déjà un délit dans la loi. Comment le définir ? Il s’agit souvent d’un acte verbal (ou physique, mais d’intensité modérée) dont les effets sont subjectifs. Si on me dit « Tu es bête, moche et tu pues », je peux en être blessé ou pas, et la blessure est dans ma tête, dans mon cœur, pas sur mon corps. La souffrance peut pourtant être grande. Et, surtout, le harcèlement est répétitif. Il devient donc relationnel : si tous les jours, à l’école, un enfant est insulté, moqué, ridiculisé, c’est harcelant.

« Le harcèlement est répétitif. Il devient donc relationnel : si tous les jours, à l’école, un enfant est insulté, moqué, ridiculisé, c’est harcelant ».

Le harcèlement conduit parfois à des drames : suicide, boulimie, dépression… Est-ce l’effet d’une trop grande violence des auteurs ou d’une trop grande sensibilité des victimes ?

C’est dû à la rencontre des deux. Les agresseurs s’en prennent aux victimes les plus visiblement vulnérables ou sensibles, sur qui les mots seront « efficaces »… Comment les aider sur ce plan-là ? Un enfant qui souffre, c’est toujours terrible… Et ce, d’autant plus que plusieurs des drames que vous évoquez auraient pu être évités si les victimes avaient été plus compétentes socialement et confiantes en elles.

Les jeunes ont souvent une appréhension biaisée des agressions dont ils sont l’objet. Il y a des cas rares et graves, comme ce qui arrive à Mila, mais le « harcèlement quotidien » n’est pas une fatalité. Bien sûr, il y a des insultes qui font mal, et qui peuvent rendre sensible aux agressions verbales. Et c’est un cercle vicieux : plus la sensibilité au harcèlement augmente, plus le ressenti douloureux augmente, et plus on est, bien malgré soi, une « bonne » cible… Hélas, la société est parfois vectrice de sensibilité à ce phénomène…

« C’est un cercle vicieux : plus la sensibilité au harcèlement augmente, plus le ressenti douloureux augmente, et plus on est, bien malgré soi, une “bonne” cible »

Pourtant, la sensibilisation aux « blagues », sexistes ou homophobes notamment, a porté ses fruits…

En effet, on fait beaucoup plus attention lorsqu’on veut faire une blague sur des thématiques dites « sensibles ». C’est une très bonne chose, car on a davantage responsabilisé les agresseurs. L’idée qu’on ne doit pas accuser la victime (ce que les Anglais appellent le « victim blaming ») est un gros progrès de nos sociétés. Et ce progrès, on le doit particulièrement aux féministes.

Mais comme le dénoncent certains (par exemple Caroline Fourest dans son livre Génération offensée, chez Grasset), on a mis l’offense au même niveau que l’attaque physique. Le revers de la médaille d’une trop grande sensibilisation, c’est d’exacerber la vulnérabilité à n’importe quel mot ou remarque et, bien involontairement, d’envoyer un signal à l’agresseur.

Le législateur a récemment durci les sanctions : l’auteur encourt jusqu’à dix ans d’emprisonnement et 150 000 euros d’amende en cas de suicide ou de tentative de suicide de la victime. Cela a-t-il des effets dissuasifs chez les agresseurs ?

Le fait de renforcer la répression est souvent contre-productif quand la blessure est subjective. (Évidemment il faut réprimer les violences physiques, sexuelles, etc., la question ne se pose même pas, on parle ici du verbal.) J’ai en tête de nombreux cas avec des interventions de l’école, de la police… Et ça ne marche pas ! Parfois, cela a même aggravé la situation ! Lors d’une action en justice, au « mieux », le coupable est puni, il écope d’une amende, d’un rappel à la loi, ou d’une exclusion de l’établissement. Respecte-t-il mieux sa victime, la loi ou l’adulte ? La réponse est non !

Bien souvent, en punissant les agresseurs, on crée des victimes, qui deviennent de nouveaux agresseurs. En clair, ni la justice, ni la police, ni le législateur n’arrêteront l’agressivité verbale ! On a besoin de la police pour désarmer un homme armé, violent, qui menace, car on est objectivement impuissant. En revanche, un jeune qui entend tous les jours à l’école « Tu es gros, ton pull est horrible, ta mère est moche… » a souvent une marge de manœuvre. Et nous, un rôle éducatif. Autrement dit, il peut répondre, et désamorcer le conflit si on le lui apprend. Le faire à sa place ne lui rend pas service.

« Un jeune harcelé verbalement à l’école a souvent une marge de manœuvre. Il peut désamorcer le conflit si on le lui apprend. Le faire à sa place ne lui rend pas service. »

D’après vous, donc, en voulant protéger la victime, on la fragilise davantage. Et on renforce l’agresseur dans son pouvoir ?

Si on dit à un jeune « Je vais intervenir à ta place », on confirme son impuissance face à l’agression dont il est l’objet. L’adulte confirme à l’enfant qu’il est présent pour lui…, mais aussi sa dépendance et sa faiblesse face à l’agression en voulant le protéger. De son côté, l’agresseur sait qu’il est tombé sur la victime idéale, et s’il se sait surveillé à l’école, il pratiquera son harcèlement sur les réseaux sociaux. Lorsqu’on observe les statistiques, malgré une sensibilisation plus forte, on note une légère diminution du harcèlement et une énorme augmentation du cyberharcèlement. En matière de harcèlement, innocent ne veut pas dire impuissant. En dénonçant et en punissant l’agresseur, on alimente son ressentiment et on lui donne des armes ! Les mesures sont de plus en plus punitives alors que les enfants ne demandent qu’une chose : apprendre à se sortir de là. Écoutons-les !

L’école a son rôle à jouer en mettant en place des programmes contre le harcèlement. Faut-il aller plus loin en instituant un droit à la tranquillité au sein des établissements scolaires ?

C’est ce qu’avait suggéré le député Erwan Balanant dans le prolongement de ses 120 propositions visant à renforcer la lutte contre le harcèlement scolaire. C’était d’ailleurs l’idée d’Olweus : un droit à la tranquillité à l’école. C’est beau sur le papier, mais personne ne sait faire cela, c’est impossible ! Il n’existe aucun groupe social où il n’y a pas d’agressivité, et l’école ne fait pas exception. Et décréter un droit, c’est le garantir. Si le droit n’est pas respecté, le risque est de responsabiliser les établissements scolaires, qui ne peuvent pas, de facto, empêcher tout fait de harcèlement.

C’est ce qui se passe aux États-Unis : les 51 États ont mis en place des lois anti-harcèlement qui contraignent les écoles à bannir le harcèlement. Et chaque semaine, il y a des procès contre des écoles pour n’avoir pas pu ou su éviter les difficultés d’un enfant. Contraindre les écoles à devenir des établissements sans agressivité est totalement irréaliste.

Cette « agressivité » relève de la liberté d’expression, écrivez-vous

La liberté d’expression inclut le droit à l’offense. Au lieu de mettre dans la tête de l’enfant « il n’a pas le droit de se moquer de toi », il faut au contraire lui apprendre (progressivement et par le jeu) : « Il a le droit de penser cela. » Alors il n’aura plus d’enjeu à continuer. Plus d’emprise. Et il arrêtera. Je dis tous les jours à ma fille : « Personne n’a le droit de te toucher, mais si on dit du mal de toi, c’est peut-être faux, pas gentil, et toi, rien ne t’oblige à en faire autant, mais il a le droit. » Moins sensible, on est plus sûr de soi. Et cela s’apprend. En revanche, en mettant dans la tête des enfants qu’on n’a pas le droit de les offenser, on fabrique une génération de chamallows émotionnels, vulnérables.

Qu’apprenez-vous aux enfants pour faire face aux agressions et désarmer leur harceleur ?

Ce mot harcèlement est trop globalisant, et ma première question, quand un enfant me dit qu’il a été « harcelé », est de lui demander ce qui s’est passé : qu’est-ce qu’on lui a dit exactement ? Qualifier le harcèlement, c’est commencer à le désamorcer. Je leur apprends, avec une méthode très structurée mais ludique, à déstabiliser un agresseur par la communication, par exemple, l’autodérision, qui rend invulnérable.

« En mettant dans la tête des enfants qu’on n’a pas “le droit” de les offenser, on fabrique une génération de chamallows émotionnels. »

La dernière chose qu’attend l’agresseur est qu’on lui laisse sa liberté d’expression, qu’on se moque de nous-même ou qu’on… l’écoute. On peut faire comme si l’attaque était une opinion sur laquelle on peut débattre avec lui. « Tu me dis que je suis bête, ah bon ? Tu trouves ? Qu’est-ce qui te fait dire ça ? » Ni baisser la tête, ni dénoncer, ni contre-attaquer : surprendre et pacifier. Ça s’apprend ! Pour entraîner les enfants, je joue à des jeux de rôle avec eux. Ils acquièrent force et confiance. Il est urgent d’éduquer les enfants aux compétences sociales. Cela leur servira pour la vie entière !

Un cours d’éducation relationnelle aurait donc sa place ?

Il n’y a pas une heure de cours de communication ou de relation aux autres ! « Comment faire face à l’agressivité ? » ne serait-ce pas, pourtant, essentiel ? Au lieu de cela, on a des recommandations aux professeurs qui parlent d’« enquête » au sein de l’établissement, de « témoignages », de « surveiller » les interactions sociales. Bref, un vocabulaire à connotation judiciaire qui génère forcément des relations procédurières. Un de mes jeunes patients m’a même dit qu’il voulait devenir « policier scolaire » chargé de la lutte contre le harcèlement ! Le durcissement des sanctions ne peut qu’affaiblir les victimes s’il n’est pas accompagné d’un apprentissage de l’éducation relationnelle. On pourrait commencer par former les professeurs, les surveillants et le CPE… Aimer et aider les enfants, c’est aussi les rendre plus autonomes. Nous sommes ou serons tous agressés verbalement un jour ou l’autre dans notre vie. Il faut apprendre aux enfants à s’armer contre cette violence, pour la faire cesser. Et le harcèlement s’arrêtera.

* Philippe Aïm, Aider l’enfant à se sortir du harcèlement scolaire (2021, Marabout, 350 pages, 7,90 €).