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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

28 Mar. 2011

Le Point

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"D'où l'idée de créer des contrats d'assurance-vie virtuels pour payer toutes ces dettes ?"

Publié le

28 Mar. 2011

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Un homme est jugé pour avoir détourné près de 580 000 euros en rachetant les fonds de contrats d’assurance-vie fictifs.

L’homme appelé à la barre, la mine marmoréenne, va devoir expliquer au tribunal ce qui l’a conduit à détourner des centaines de milliers d’euros au préjudice de la banque qui l’employait, et qui l’a licencié pour faute lourde après avoir découvert le pot aux roses.

Philippe*, cadre de banque, marié et père de famille, avait-il une vie trop insipide pour se déguiser en virtuose de la fraude financière ? Cet ancien responsable du département « assurance-vie » est renvoyé après trois ans d’instruction devant le tribunal correctionnel pour avoir effectué, grâce à des manipulations informatiques, plusieurs fausses souscriptions de contrats d’assurance-vie suivies de rachats partiels de fonds. Près de 580 000 euros ont ainsi été versés sur des comptes courants dans plusieurs banques ouverts aux noms de différents bénéficiaires. Parmi eux, Jérémy*, danseur travesti de cabaret.

« Sur les photos, Jérémy a l’air d’un fort joli garçon, vous avez été fasciné par sa personnalité, souligne la magistrate. Pourriez-vous nous dire dans quelles circonstances vous avez décidé de lier votre vie à la sienne ?

– Je l’ai rencontré à un vernissage, nous avons sympathisé, il avait un projet d’agent artistique.

– Je vois que Jérémy est un ancien danseur du Moulin-Rouge.

– Oui…

– Et donc, vous avez voulu l’aider financièrement ?

– Oui, j’ai pris une participation dans un hôtel qu’il avait dans les Vosges et je l’ai aidé à acheter un cabaret.

– Un cabaret qui n’a pas marché comme vous le vouliez…

– Ça a bien marché pendant un temps et puis ce fut la débandade.

– L’hôtel aussi a connu des difficultés ?

– Oui, il a déposé le bilan.

– D’où l’idée de créer des contrats d’assurance-vie virtuels pour payer toutes ces dettes ?

– Oui, j’avais la pression de Jérémy. J’étais prêt à tout pour lui. »

La magistrate note que Jérémy, qui a bénéficié de plusieurs rachats partiels, a été entendu par le juge d’instruction mais n’a pas été poursuivi. L’argent détourné par Philippe lui a quand même permis d’acheter un appartement.

« Et votre épouse, qui, elle aussi, a bénéficié des rachats, connaissait-elle la provenance frauduleuse des fonds ? interroge la juge.

– Non, je lui disais que j’avais fait des gains à la Bourse.

– Jérémy aussi a été mis à l’écart de la fraude ?

– Oui.

– Qu’est-ce qui vous est arrivé, Monsieur ?

– C’est l’engrenage. Le cabaret me tenait à coeur. Il s’est écroulé. J’ai voulu le sauver.

– Vous y emmeniez votre femme ?

– Oui, régulièrement…

– Cela vous sortait de votre grisaille quotidienne, si je comprends bien ?

– Oui, c’est ça. »

Larga manu, Philippe épongeait les dettes de Jérémy et distribuait de l’argent autour de lui, prétextant avoir gagné en Bourse. Pourquoi avoir menti à ce point ? « Le cabaret comptait trop pour moi », répète-t-il en boucle. Mais il assume. Au point de refuser de mettre à contribution les bénéficiaires des sommes détournées.

« Je dois assumer les conséquences de mes actes.

– Il faut se sentir fautif vis-à-vis de votre entreprise, pas de ceux qui ont profité de cet argent, s’étonne la magistrate.

– Oui, mais c’est moi qui leur ai proposé de les aider, alors j’assume…

– En clair, vous vous punissez vous-même. »

Avec les fruits de la vente d’une boutique qu’il possédait dans Paris, Philippe a déjà remboursé la banque à hauteur de 320 000 euros, et son pavillon est hypothéqué.

« Vous avez 57 ans, vous espérez retrouver un emploi ?

– Pas dans l’immédiat, pas dans le monde de la banque, dans celui des cabarets… »

L’avocat de la banque enfonce le clou. « Monsieur P. a mis en péril la pérennité des fonds déposés par des retraités et des personnes à revenus modestes, c’est très grave », martèle-t-il. Il réclame le remboursement des 250 000 euros restants, outre 100 000 euros au titre du « préjudice d’image » subi par la banque, dont les relations avec son principal « apporteur d’affaires » auraient été impactées par l’affaire.

La procureure sollicite un sursis simple de 10 mois compte tenu du casier vierge de Philippe et de sa promesse de rembourser.

« Comment en est-il arrivé là ? Tout le monde s’interroge sur cette fascination portée à Jérémy, résume l’avocat de la défense. Oui, Philippe P. a été envoûté par Jérémy, au point de lui demander quels étaient ses rêves. (…) Et puis il y a eu l’hôtel, le cabaret, et les choses ont commencé à mal tourner. Jérémy voulait partir à l’étranger, c’est pour retarder ce départ que Philippe a payé les dettes. (…) Cet argent, il ne l’a pas utilisé pour ses dépenses personnelles, il a servi uniquement aux autres ! (…) Ces faits ne s’inscrivent pas dans une délinquance ordinaire, vous ne reverrez jamais Philippe devant votre tribunal… »

Six mois avec sursis assortis de l’obligation de rembourser les 320 000 euros restants, tel sera le verdict. Quant au préjudice d’image, il est ramené à 5 000 euros. Bénéficiaire du RSA, Philippe devra se serrer la ceinture pendant encore longtemps. Sa femme, qui a suivi les débats d’une oreille discrètement attentive, le rejoint à la sortie de la salle d’audience et repart calmement à son bras.