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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

7 Août. 2015

Le Point

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"Vous avez dit que vous fréquentiez des femmes de petite vertu"

Publié le

7 Août. 2015

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À la barre du tribunal correctionnel se succèdent un multirécidiviste de 22 ans et un primo-délinquant de 84 ans jugé pour atteinte sexuelle.

«Arrêtez de prendre le tribunal pour plus sot qu’il ne l’est ! » La procureur se montre agacée par l’attitude désinvolte de ce prévenu de 22 ans, à la posture avachie, qui se dandine devant la barre du tribunal. Poursuivi pour deux infractions, la « prise du nom d’un tiers » (usurpation d’identité) et une conduite sans permis, il explique aux magistrats qu’il n’a pas eu conscience de transgresser la loi en présentant au policier qui l’a arrêté pour avoir franchi un sens interdit les papiers d’un autre automobiliste, faisant risquer à ce dernier une sanction pénale.

« Il n’est pas dangereux, il est en construction, il a une femme et un enfant», plaide, en vain, son avocat. Qui ne parviendra pas à lui éviter le mois de prison prononcé par le tribunal. « Nous avons tenu compte de vos lourds antécédents judiciaires », justifie la présidente, tout en lui précisant qu’il pourra « aménager cette peine avec le juge de l’application des peines ». À cela s’ajoutent 20 jours-amendes à 10 euros pour l’infraction de conduite sans permis. « Ce qui veut dire que vous devrez 200 euros ou, si vous ne les payez pas, vous ferez 20 jours de prison », prévient la juge.

« Vous avez mis la main droite sur le postérieur d’une jeune fille »

Après lui, c’est un octogénaire à la démarche énergique qui s’avance vers la barre. Atteint de surdité, l’homme est invité à se positionner juste devant la table des magistrats, qui lui parlent presque à l’oreille. Cerise sur cette scène d’anthologie, ce doyen des prétoires mesurant environ 1,50 m, chaussé de baskets blanches, souffre de désorientation temporelle. Lorsque son avocat lui demande en quelle année nous sommes, il le regarde, l’air égaré.

Ce qui lui est reproché ? Une atteinte sexuelle. Les policiers l’ont surpris en train de s’intéresser à deux femmes, dans une foule compacte réunie devant un spectacle ambulant. « Vous avez effectué de petits frottements avec votre main droite sur le postérieur d’une jeune fille qui portait un pantalon noir et puis vous avez répété ce geste avec une autre jeune fille portant un pantalon blanc», résume la présidente en faisant passer à ses conseillers les clichés, relativement flous, de cette scène improbable.

« Je n’ai jamais fait ça, je suis innocent ! affirme l’homme

– Vous avez dit aux policiers que vous fréquentiez des femmes de petite vertu à Strasbourg-Saint-Denis, fait observer la juge en forçant la voix.

– Moi ? J’ai 84 ans. C’est la haine, ça ! –» répond l’homme dont l’expert psychiatre a pointé les « troubles cognitifs » et « l’altération modérée » des facultés mentales.

L’une des deux « victimes », une jeune étudiante japonaise, a déposé une plainte. Elle s’est dite « traumatisée » par ce geste lorsqu’elle en a pris la mesure, rétrospectivement. Son avocat la décrit comme « très impressionnable ». « Elle ne voulait pas y croire, elle va repartir avec un goût décevant de son séjour en France», explique-t-il avant de solliciter 200 euros de dommages et intérêts.

La procureur ne fera aucun commentaire et ses réquisitions se limiteront à leur plus simple expression : « Je m’en remets à la sagesse du tribunal. » Une perche que saisit l’avocat du prévenu, embarrassé lui aussi. Comment prêter à son client, sénile et affaibli psychologiquement, la volonté de commettre une agression sexuelle dont les éléments matériels ne sont pas établis avec certitude ? Et de rappeler que cet homme au passé judiciaire intact, sans famille ni amis, promène sa vie monotone entre sa chambre de bonne et les sorties en ville. Il perçoit une minuscule retraite d’employé de blanchisserie, soit 9 000 euros par an. L’avocat engage donc le tribunal à prononcer la relaxe. Et il sera écouté.