L’art de convaincre est au cœur du métier d’avocat. À l’École de formation du barreau (EFB), on éduque les futures robes noires à la plaidoirie. Chronique d’audience.
Ce samedi matin, dans une salle de l’École de formation du barreau (EFB) aménagée en salle d’audience, Henri* se lance. « La robe a-t-elle un avenir ? » Assurément ! plaide l’élève avocat devant le « tribunal » du jour composé de deux anciens secrétaires de la Conférence du Stage, ce concours d’éloquence qui mène ses jeunes « ténors » vers le podium du barreau pénal. Le ton solennel, les mains cherchant un appui, le jeune homme déroule son argumentaire, truffé de références historiques et de citations choisies.
« Symbole d’égalité, gage de confiance et de prestance, la robe force le respect. Ne la jetons pas aux orties ! » conclut Henri. Ses camarades applaudissent. Le verdict tombe. « L’argumentaire est bon, mais trop dilué. La plaidoirie, ce n’est pas une dissertation », commente le formateur Maxime Bailly. « La voix, le ton et le rythme doivent dégager l’émotion que vous voulez faire passer », embraye sa consœur Olivia Ronen avec le sourire. L’élève est remercié pour son courage et son enthousiasme.
« Se montrer, c’est la porte ouverte à la méfiance »
L’éloquence ne s’invente pas plus que la robe ne fait l’orateur. Éviter les scories, savoir poser sa voix et marteler son message, les petites ficelles de l’art oratoire sont enseignées aux futures robes noires avant qu’elles ne se lancent dans l’arène du procès.
« Doit-on tout montrer ? » Oui, affirme Marion. « Adam et Ève n’étaient-ils pas nus ? L’homme est un animal social. Tout montrer, c’est vivre dans la vérité. Il faut tout montrer pour accepter l’autre dans son universalité […], pour responsabiliser les nations face à leur histoire. Il faut tout montrer pour exister. » Applaudissements. « C’était bien, il y avait de l’émotion ! juge Me Ronen. Mais ça fait un peu trop liste à la Prévert. Petit détail, on évite les « pour commencer », « pour terminer ».
« On ne doit pas tout montrer ! » réplique Philippe qui défend la négative. « N’a-t-on pas droit à un peu de pudeur dans ce monde virtuel qui nous impose une nudité quasi intégrale ? Imaginez que je sois nu, devant vous, pourriez-vous m’écouter ? Le nu, c’est la mort du discours […]. Si vous dites que vous faites cela, alors vous êtes cela. Se montrer, c’est la porte ouverte à la méfiance et la défiance. […] L’idole de la transparence est toujours l’alibi d’un procès d’intention. » L’auditoire est conquis. « Bravo ! c’est percutant », tranchent les formateurs. « Mais attention aux fioritures qui amoindrissent l’effet du discours ! »
« Plaider, c’est dire des choses que les gens n’ont pas forcément envie d’entendre »
« A-t-on besoin d’un sauveur ? » Oui, défend Fabien*. « Morel, personnage central des Racines du ciel, ce sauveur d’éléphants et de hannetons, est une source intarissable d’espoir. […] Même au milieu des pires atrocités commises par les pires des hommes, ce sauveur donne espoir en l’Homme par ses actes d’humanité. »
« De quoi avons-nous besoin d’être sauvés ? » objecte Kevin*. « Les députés ont évoqué la disparition de notre profession, remplacée par les algorithmes. Mais nous sommes formés, ici, pour survivre aux legaltech ! […]. Le coronavirus ? Même Jésus ne peut rien contre lui ! » ironise l’apprenti avocat. Rires. « Vous avez bien bossé ! Vous avez pris les auditeurs par la main, et bravo pour l’humour », s’enthousiasme Me Roren. « Kevin, vous avez un peu tremblé, c’est humain, c’est même touchant. Mais dans ce cas, n’hésitez pas à poser les mains sur le pupitre », conseille Me Bailly.
Place au quart d’heure d’improvisation. « La passion est-elle solitaire ? » « Le détail importe-t-il » ? « Faut-il se sentir » ? Un peu intimidés, les élèves jouent le jeu avec l’hésitation rafraîchissante des comédiens en herbe. « Plaider, c’est dire des choses que les gens n’ont pas forcément envie d’entendre. N’hésitez pas à être impertinent, scandalisé, et bannissez l’arrogance », recommandent les enseignants. Et si certains autoproclamés « ténors », plus grandiloquents qu’éloquents, retournaient à l’école et relisaient les bons conseils de Cicéron dans son De oratore ?

