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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

19 Sep. 2014

Le Point

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"Ce n'est pas une simple empoignade, la victime a été rouée de coups !"

Publié le

19 Sep. 2014

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Un travesti violenté, un policier insulté et cinq prévenus. Ces derniers contestent les faits en ricanant… Jour tranquille au tribunal de grande instance…

Les travestis du bois de Boulogne n’aiment pas faire parler d’eux, surtout lorsqu’ils sont victimes d’agressions. Ils se tiennent à l’écart des prétoires de crainte que l’arme judiciaire ne se retourne contre eux, ce qui en fait des proies faciles pour les chalands mal intentionnés. Ce soir-là, ils s’y étaient mis à cinq. Les voici, tout penauds, devant les trois magistrats du tribunal correctionnel. Trois d’entre eux se présentent libres et deux comparaissent détenus, « pour autre cause », en l’occurrence pour d’autres infractions en attente d’un jugement. Ricanant sous cape, les cinq jeunes âgés de 21 à 23 ans lancent des coups d’oeil espiègles à leurs supporteurs qui gigotent sur les bancs de la salle d’audience.

Alexandra*, la victime la plus touchée, a raconté avoir été violentée par quatre hommes qui lui ont dérobé 80 euros et son téléphone. L’un des agresseurs a jeté un Vélib’ sur elle et lui a donné un coup de poing au visage, la blessant à la lèvre, tandis que les trois autres en profitaient pour s’emparer de son sac à main, a-t-elle relaté aux policiers. Elle se plaint aussi d’avoir reçu des coups de pied dans les jambes, dans le ventre et à la tête jusqu’à en perdre connaissance. Plusieurs ecchymoses et écorchures sur le bras et la bouche ont été constatées par le médecin des UMJ, ainsi qu’un léger traumatisme crânien. Son ITT a été évaluée à trois jours.

Devant le tribunal, les prévenus se désolidarisent. Une stratégie pour échapper à la répression renforcée des violences en réunion ? Quoi qu’il en soit, deux d’entre eux disent avoir « discuté » avec des prostituées et avoir vu les deux autres « se chamailler » avec un travesti qu’ils auraient ponctuellement « empoigné ».

« Pourquoi aller discuter avec ces personnes ? Leur sort vous intéresse-t-il ? s’enquiert la présidente.

– Comme ça… pour parler… pour rigoler, répond l’un d’eux.

– Ça vous amuse ?

– Oui, ils font des trucs bizarres, dit le prévenu en se dandinant.

– Pourquoi venir à plusieurs pour « discuter » avec un travesti ?

– On le connaissait déjà », répond un autre des prévenus en étouffant un fou rire.

Les cinq hommes sont aussi poursuivis pour outrage envers les policiers. Ils les auraient notamment traités d' »esclaves en uniforme ». Et auraient menacé : « Je vais t’attendre à la sortie du tribunal, sans l’uniforme. »

« C’est faux ! J’ai dit sans l’uniforme vous ne seriez rien« , rectifie l’un d’eux.

Sursis TIG et jours-amende

Deux des prévenus sont déjà connus de la justice, leurs casiers judiciaires comportant deux condamnations. Ils indiquent tous les cinq travailler en intérim comme cariste ou manutentionnaire.

« Les agressions de travestis sont, hélas, courantes, ces personnes excitent la convoitise et elles sont souvent dans l’incapacité de se défendre », déplore le procureur. Le risque d’être épinglées pour racolage ou pour infraction à la législation sur les étrangers les dissuade en effet de déposer une plainte à la suite d’une agression, explique le magistrat. Sur les faits, ce dernier est formel : « Ce n’est pas une simple empoignade, la victime a été rouée de coups ! » Et de souligner qu’ils étaient bien tous les cinq impliqués, même si un seul a physiquement agressé le travesti. « Les autres lui ont manifesté leur soutien physique. (…) La complicité est établie par la seule présence du groupe qui a moralement fortifié l’acte », argumente-t-il. « Les faits sont très graves et ça a l’air de leur passer au-dessus de la tête… » Il demande des peines allant de six mois ferme à trente jours-amende à 30 euros selon le degré d’implication et le passé judiciaire de chacun.

« Ils sont jeunes, ils ricanent parce qu’ils sont dans le bois de Boulogne, je vous assure qu’ils n’ont pas rigolé lorsqu’ils étaient en garde à vue », affirme l’un des avocats de la défense après avoir détaillé les « contradictions » entre les déclarations d’Alexandra et celles des témoins. Il insiste sur le fait qu’une lourde condamnation viendrait obérer la trajectoire de ses clients qui « enchaînent les missions d’intérim ». « Rire, ne c’est pas un fait délictueux », glisse-t-il au passage. Et de relever que l’indemnité de quelque 900 euros réclamée par les parties civiles n’est pas à la portée de la bourse d’un manutentionnaire en intérim. À la demande de la présidente, les cinq hommes se disent prêts à accepter le principe d’un travail d’intérêt général (TIG).

Le conducteur de la voiture sera relaxé. Les quatre autres prévenus écoperont de peines allant de trente jours-amende à 30 euros à des peines de prison assorties de sursis TIG dont la plus sévère est de six mois. Deux d’entre eux devront solidairement indemniser la victime à hauteur de 300 euros.

* le prénom a été modifié