
Alcool, médicaments, misère sociale et délinquance : c’est l’ingrat quotidien des comparutions immédiates, où la répression le dispute à la compassion.
Dans la série des flagrants délits, il y a cet importun visiteur de voitures repéré et signalé par un résident du 14e arrondissement. Lorsque la police arrive, l’intrus est en train de fouiller dans la boîte à gants, des ciseaux à la main. La serrure de la porte avant a manifestement été forcée. Les policiers somment l’occupant de s’en extraire et de présenter ses papiers. Mais il résiste, se débat, les traite de « fils de pute ! » et crache au visage du policier qui lui passe les menottes. Pendant le transport, l’homme continue de s’agiter et de se débattre au point qu’il faut bloquer sa tête contre la vitre pour l’empêcher de cracher en direction des forces de l’ordre. Son état d’ivresse est tel qu’il ne parvient même pas à souffler dans l’éthylomètre.
« Il y avait quatre policiers, mais je n’en ai insulté qu’un seul ! »
« Vous reconnaissez la tentative de vol et la dégradation du véhicule ? lui demande la juge.
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– Oui… Mais j’ai trouvé la voiture ouverte…
– Vous voulez dire que quelqu’un d’autre a forcé la serrure ?
– Ce n’est pas moi, la porte était ouverte, soutient le prévenu.
– Et les insultes envers les policiers, vous les reconnaissez ?
– Ils m’ont tapé ! se défend l’homme en montrant au tribunal l’éraflure sur sa joue. Il y avait quatre policiers, Madame la Juge, mais je n’en ai insulté qu’un seul ! s’énerve l’homme.
– Que faisiez-vous avec des ciseaux ?
– J’ai toujours des ciseaux dans ma poche… pour le bricolage…
– Vous aviez deux paires de ciseaux ce soir-là…
– J’ai trouvé l’autre dans la voiture…
– Et l’éthylomètre, pourquoi avez-vous refusé de souffler ?
– J’ai respiré à la place, j’étais bourré… »
Il « se souvient d’avoir bu une douzaine de bières », dont les effets ont peut-être été amplifiés par la prise de Valium (un puissant anxiolytique) et de Rivotril (un antiépileptique aux effets potentiellement hypnotiques) qu’il avale quotidiennement.
Ce célibataire de 24 ans, sans titre de séjour ni famille en France, indique vivre dans un « squat ». Ses empreintes digitales révèlent qu’il est connu, sous d’autres identités, pour un vol d’automobile et un vol en réunion. L’un de ses casiers judiciaires comporte la mention « néant » et le second mentionne une condamnation à quatre mois avec sursis pour vol.
« Donc, aujourd’hui, vous êtes en récidive, en déduit la présidente. Vous travaillez ?
– Oui, je suis peintre…
– Vous avez dit à l’enquêteur que vous étiez sans emploi, s’étonne la juge
– Parce que je suis peintre au black, en privé…
– Comment faites-vous pour travailler en consommant de l’alcool et des médicaments ?
– Je bois le soir seulement…
– Êtes-vous suivi médicalement ?
– Oui, pour l’alcool… »
« Il est évident qu’il a utilisé les ciseaux pour crocheter la serrure ! »
L’homme jette un regard soucieux sur le représentant du ministère public qui vient de prendre la parole pour ses réquisitions. « Les dossiers se ressemblent… Nous sommes de nouveau face à une situation de grande précarité, avec des problèmes d’alcool. (…) Mais, cette fois, on a quelqu’un qui est en situation irrégulière, qui a menti sur sa véritable identité, qui est en récidive légale et qui conteste une partie des faits », accuse le procureur. Il nous promène avec ses élucubrations sans queue ni tête sur les circonstances dans lesquelles il est entré dans le véhicule. (…) Il est évident qu’il a utilisé les ciseaux pour crocheter la serrure ! » Et de réclamer quatre mois de prison ainsi que la révocation du sursis de quatre mois. Soit huit mois en tout, assortis d’un maintien en détention.
De quoi faire bondir l’avocat commis d’office. Celui-ci n’a d’autre choix que de s’adresser à la conscience des magistrats, cette autre norme qui convie le juge à se tenir à distance de la rugueuse vérité du dossier. « Ce tribunal est une succursale de la cour des Miracles ! Vous allez devoir décider du destin d’un homme ravagé par la consommation de produits déstructurants. (…) Ce n’est pas un homme sain qui détient le vocabulaire adéquat pour s’extraire de sa condition. (…) Il n’est pas dans une délinquance choisie et volontaire », prêche l’avocat avant de disséquer chacune des accusations. « Ses difficultés avec les policiers ? On peut très bien les comprendre. J’ai moi-même grandi en banlieue, où les contrôles de police sont fréquents », poursuit l’avocat.
Quatre mois de prison
« Il a eu du mal à souffler dans l’éthylomètre ? C’est normal, il était tellement ivre que, cinq heures plus tard, il avait encore 0,13 mg d’alcool par litre d’air expiré ! » argumente-t-il. Sur l’effraction suivie de la dégradation de la voiture, démentie par son client, l’avocat a encore la parade : « C’est au parquet d’apporter cette preuve, ce qu’il ne fait pas. Et, d’ailleurs, personne n’a vu mon client forcer la serrure. Il existe des milliers de véhicules dans Paris dont les serrures sont forcées. » Enfin, pointe le défenseur, les outrages dont se plaignent les policiers ne doivent pas être « si graves » puisqu’« aucun d’entre eux ne s’est constitué partie civile ». Et d’inviter le tribunal à choisir une « peine acceptable » contre cet homme qui lui présente publiquement ses « excuses ». Ce dernier repartira avec quatre mois de prison et échappera au mandat de dépôt.

