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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

24 Fév. 2024

Le Point

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Comment les algorithmes nous dépossèdent de notre libre arbitre

Publié le

24 Fév. 2024

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INTERVIEW. Le déterminisme technologique risque de mettre en péril la responsabilité individuelle, constate Julien Gobin dans son essai « L’individu, fin de parcours ? ».

L’enfant des Lumières va-t-il succomber à « la quatrième blessure narcissique », selon laquelle « l’homme n’est plus le moteur de son avenir » ? interroge Julien Gobin dans L’Individu, fin de parcours ? Le piège de l’intelligence artificielle*. Dans cet essai qui retrace l’épopée du citoyen des Lumières de 1789 jusqu’à l’« individu » engendré par le projet démocratique, le philosophe aborde ce grand paradoxe de notre époque : à mesure qu’il conquiert son autonomie et s’émancipe des déterminismes sociaux et biologiques, l’homme postmoderne introduit une dépendance à la technologique, au risque de perdre le contrôle de sa vie, de son identité et de ses choix.

Tel Icare qui s’est brûlé les ailes après s’être échappé du labyrinthe, l’individu creuse la tombe de son libre arbitre, dont il a bien trop abusé. « La démocratie est sortie du champ politique (l’égalité des conditions) pour s’aventurer dans le domaine de la construction individuelle (l’émancipation de l’individu). Cette hubris prométhéenne était pourtant pleine de bons sentiments puisqu’elle répond au projet de fabriquer le parfait individu citoyen », observe Julien Gobin. Mais, ajoute-t-il, avec « l’inflation des revendications individuelles qui saturent le champ d’expression collective », on assiste à un « renversement des droits de l’homme » au profit de « la société des ego ». Une tendance que la « société technologisée » ne fait qu’amplifier tout en réinstallant la dépendance, l’aliénation et le déterminisme au cœur des existences humaines.

Les armes conquises depuis 1789 – la liberté, l’autonomie, l’autodétermination – sont-elles en train de se retourner contre nous ? Dans quel « piège » la nouvelle grille de lecture du monde attire-t-elle l’individu du XXIe siècle ? Sommes-nous encore des sujets de droit à l’ère de l’IA, dans ce « monde sans hasard, sans mystère, sans errance ni contingence » ? Entretien.

Le Point : « Les droits de l’homme ont abouti à la société des ego et “l’individu” est devenu “la mesure de toute chose” », constatez-vous. Ainsi, le « droit fondamental d’être soi » autorise « tout caprice à se faire passer pour un droit fondamental ». Comment en sommes-nous arrivés là ?

Julien Gobin, photographié le 17 janvier 2024

Julien Gobin : Par le déploiement du projet démocratique des Lumières dont nos sociétés sont héritières. La démocratie présuppose un homme libre, autonome et pensant par lui-même. C’est l’individu. L’histoire de nos démocraties est celle de l’affranchissement progressif de l’individu à l’égard des déterminismes qui le conditionnent – la tutelle religieuse, la famille, la tradition, la condition sociale, etc. Mais où commence la contrainte et où s’arrête l’émancipation ? À partir de quand est-on authentiquement soi-même ? Quid de la biologie ? Faute de limites claires, le processus démocratique libère à l’excès la quête de soi. L’individu ne se définit alors plus que par son unité minimale, l’émotion et le ressenti, qui deviennent objets de « droit fondamental ». Or, cette notion est floue et ouvre la porte à des revendications toujours plus singulières. Par exemple, changer de prénom au nom de son « identité » de genre se justifie-t-il par le droit fondamental de vivre son genre assimilé à son identité profonde ? Si oui, pourquoi l’interdire ? Être authentiquement soi-même, n’est-ce pas précisément le but de la démocratie ?

Et pourtant, l’identité est un concept infini et fluctuant…

Absolument, et cela soulève plusieurs problèmes. Le ressenti est-il un droit ? S’il est le critère du moi authentique, qu’est-ce qui distingue la revendication légitime de celle qui est opportuniste ? Jusqu’à quel point la société peut-elle prendre en charge les singularités sans perdre de sa cohésion sociale ? Pour fédérer un groupe, il faut une certaine part d’arbitraire, admis et intériorisé, qui renforce et fluidifie la coopération entre les membres. La technologie peut résoudre ce problème puisqu’elle permet d’éviter les compromis qu’impose la vie sociale. Digitalisation, ubérisation, économie « à la demande », métavers, toutes ces innovations permettent à l’individu de bénéficier des avantages de la vie en société sans en passer par la case du monde commun, codé, négocié, donc aliénant.

Vous expliquez à ce propos qu’en plaçant la réalisation de l’individu au centre de sa préoccupation, la démocratie a engendré une politisation de l’identité, une « foire à la subjectivité omnipotente », un processus que renforce la technologie…

Absolument. Parce qu’elle favorise les mondes sur mesure, la technologie débride les prétentions de l’individu. Mais si l’individu refuse les compromis, c’est uniquement parce qu’il peut se le permettre ! La technologie abolit la dépendance et donc l’altérité, faite d’incertitudes et d’inconfort : supprimez par exemple les smartphones et autrui redeviendra un intermédiaire indispensable avec qui composer. Cette dynamique favorise l’émergence de communautés infrapolitiques fondées sur une convergence de ressentis. C’est la tribu. Le métavers va dans le même sens puisqu’il ambitionne de reproduire la société sans ses inconvénients, comme faire ses courses dans un magasin ou aller à un concert sans rencontrer des personnes ayant d’autres opinions politiques. Nul besoin de se projeter aussi loin, regardez les transports en commun, que reste-t-il de « commun » ? Chacun a le nez sur son téléphone, verrouillé avec ses écouteurs, capitonné dans son monde sur mesure. Plus personne ne se parle ni même, plus grave, ne se regarde : que reste-t-il de l’expérience de l’altérité ? Le moi se retrouve desséché et fragilisé, porte ouverte à l’intolérance et au fanatisme.

De quoi la devise républicaine « Liberté égalité fraternité » est-elle le nom à l’ère de l’individualisme triomphant et des intelligences artificielles ?

Cette devise n’est plus l’étendard d’un projet collectif, mais le sésame pour ériger son ressenti en créance sociale. Pourquoi ? Parce que ces mots ne signifient plus la même chose qu’au temps des Lumières. Prenons le mot liberté, dont le sens s’est individualisé. Le collectif n’est plus perçu comme un espace de réalisation commun mais comme un espace coercitif. Quant à l’égalité, elle ne signifie plus une égalité de conditions pour l’exercice de mêmes droits sociaux et politiques, mais l’affirmation d’un droit identique pour que l’espace collectif s’adapte aux singularités particulières. Enfin, la fraternité n’est plus ce récit unissant les individus par-delà leurs singularités, mais une convergence éphémère de ressentis émergeant selon l’émotion du moment.

Fort de ce constat, pensez-vous que le projet démocratique des Lumières a échoué ?

Pas vraiment, puisque les Lumières ont posé les bases d’un projet qui arrive à terme, celui d’affranchir l’individu de ses conditionnements. Mais ce projet a si bien fonctionné qu’il se retourne contre la démocratie. Comment continuer à faire société quand le cadre collectif se dissout et que l’intérêt privé domine ? Tocqueville identifiait déjà la religion comme un garde-fou. Mais que reste-t-il de la religion aujourd’hui ? Arrivé à ce moment charnière, l’individu contemporain est tiraillé entre une quête d’émancipation toujours plus exigeante et un besoin fondamental de faire société. Comment faire coïncider les deux ? Constatons que l’individu n’a pas encore trouvé sa traduction politique et civilisationnelle.

La technologie peut-elle y apporter des réponses ? Vous indiquez que l’individualisme triomphant issu des Lumières est mis au service du grand remplacement de l’homme par son alter ego technologique, qui prétend savoir, bien mieux que lui, qui il est…

La première réponse passe par la création de mondes sur mesure déjà évoqués. La seconde est bien plus vertigineuse. L’individu s’est certes émancipé, mais cela est coûteux cognitivement et existentiellement, car cette liberté a pour corollaire la responsabilité individuelle dans un contexte général d’anomie. Or, tout le monde n’est pas fait pour être un individu ! Dépression, burn-out, addictions sont autant de pathologies liées à la « fatigue d’être soi ». Pour remédier à ce vertige, nous serons enclins à déléguer aux IA de plus en plus de nos décisions. Mais à force de les laisser résoudre nos dilemmes, optimiser nos performances ou notre bien-être, et nous orienter dans un monde fluctuant, complexe, qui nous dépasse, nous en deviendrons dépendants jusqu’à abandonner notre libre arbitre. Par exemple, nous pouvons aujourd’hui nous marier avec qui nous voulons, grande victoire ! Pourtant jamais nous n’avons eu autant de célibataires et autant de divorces. Et si l’algorithme pouvait nous aider ? Nous connaissons tous des couples rencontrés via des applications et ayant fondé une famille. En Angleterre, on estime que dans moins de quinze ans, la moitié des enfants naîtront de couples formés sur Internet, sous le patronage non plus du curé ni de la famille, mais de l’algorithme. Si le libre arbitre est un outil que nous utilisons pour accéder au bien-être, et si les algorithmes deviennent plus efficaces que nous dans cette recherche, alors ils le remplaceront. Je rappelle que dans Le Meilleur des mondes, Aldous Huxley décrit une société harmonieuse précisément parce que le libre arbitre, sous-optimal, a été abandonné au profit de la technique, plus optimale.

Dans ces conditions, serons-nous encore longtemps des « sujets » de droit à l’ère de l’IA ?

Qu’est-ce qui fait un sujet de droit sinon le libre arbitre ? S’il disparaît, comment juger les personnes ? La personne manipulée via l’IA par de fausses informations sera-t-elle responsable alors même qu’elle pensait être dans son bon droit ? Le comptable qui fait un virement à des escrocs sur la tromperie d’une deepfake est-il responsable de son acte ? De même, l’IA va généraliser la technocratie, or, si les humains perdent en marge de manœuvre et si leur seule action possible est de suivre le « process », peut-on encore parler d’un consentement libre et éclairé ?

L‘« ennui » pascalien guette l’homme technicisé, avec ses promesses d’anéantir tout récit, toute erreur et tout mystère, soulignez-vous. Le triomphe de « l’individu roi » aura-t-il finalement été de courte durée ?

Un monde technicien optimisé, rationalisé, logique, épuré de toute erreur et de tout mystère est un monde dans lequel l’homme ne peut plus créer de récits, peut-être scientifiquement faux mais porteurs de sens et donc générateurs de vie. Vivre dans un monde qui évince le symbole est sans doute le plus grand défi auquel nous serons confrontés. Nous voici tel Icare au moment de l’ascension vers le ciel. Mais ne nous y trompons pas. Qu’en sera-t-il demain ? Le réel posera-t-il de nouvelles limites contrariant cette course vers notre servitude volontaire ? La question est posée.

*Gallimard, « Le Débat », 304 pages, 21 €.