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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

10 Mar. 2021

Le Point

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Comment les magistrats jugent leur métier

Publié le

10 Mar. 2021

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Soixante-cinq magistrats prennent la plume pour disséquer leur pratique quotidienne de la justice. Un exercice inédit d’introspection en presque 600 pages. Instructif.

Qu’est-ce qu’un juge de l’application des peines ? Que ressent un juge des tutelles face à des « familles apeurées, épuisées, déchirées » ? Pourquoi la justice algorithmique est-elle un trompe-l’œil ? Quel sens un procureur qui « porte la voix de l’intérêt général » donne-t-il à sa fonction ? Dans un livre inédit de 588 pages*, 65 magistrats parmi les plus grands noms de la magistrature répondent aux mille et une questions que soulève l’exercice de leur métier au quotidien. Ils ont tous accepté de répondre à la question vertigineuse que leur a posée le réalisateur Robert Salis : qu’est-ce que « rendre la justice » ?

« J’ai tendu une page blanche aux magistrats en leur laissant le choix de leur propos, c’est une expérience inédite », commente ce dernier. L’ouvrage, préfacé par la première présidente de la Cour de cassation, Chantal Arens, apporte une bouffée d’oxygène dans le contexte de défiance envers l’autorité judiciaire, que certains rêvent de voir remplacée par des robots. « Le pouvoir d’appréciation du juge se marie désormais avec une société du XXIe siècle davantage technique et mathématique qui exige la certitude », souligne Thierry Ghera, président du tribunal judiciaire de Strasbourg.

Cette parole libre couchée sur le papier aborde de grandes questions de société, comme la liberté d’expression, les violences conjugales, l’inceste, l’erreur judiciaire, la radicalisation ou la prison. Il y est aussi question de violences, scolaires, conjugales, sexuelles. L’ancien porte-parole du ministère de la Justice Youssef Badr restera longtemps marqué par le viol d’une femme SDF par une vingtaine d’hommes. Tous nieront les faits jusqu’au bout, sauf un, qui s’abritera derrière la relation « consentie ». « Au fil de l’audience, la cour d’assises découvrait que les accusés avaient des préjugés, des idées bien arrêtées. Ils avaient tous, à vingt ans à peine, une conception terrifiante du statut de la femme », se souvient le magistrat.

Des regards croisés de ces personnalités qui évoquent le « dépassement de soi » ou « l’expérience unique de l’altérité », mais aussi qui expriment leurs « découragements », leur « solitude » ou l’inévitable faillibilité du système, il ressort que le métier de juger « n’est pas un métier comme les autres », résume Jean-Paul Besson. « Que sais-je en fait, de quelles certitudes je dispose, ai-je un doute raisonnable sur la culpabilité du prévenu ou de l’accusé qui est devant moi ? Voici les questions qui doivent assaillir l’esprit de tout magistrat. Les justiciables et les magistrats doivent toujours avoir en tête la citation de Voltaire : “Aime la vérité, mais pardonne à l’erreur” », écrit-il.

« Le plus grand danger est celui de l’emballement médiatique projetant une fiction à la place de la réalité ».

La plupart des auteurs le reconnaissent : juger est captivant, envahissant, complexe, mais aussi périlleux. Les robes rouge et noir, « passerelles entre les ors de la République et les toilettes débordantes du tribunal de Bobigny », selon l’expression de Vanessa Lepeu, vice-présidente du tribunal judiciaire de Fort-de-France, doivent composer avec les horaires élastiques parfois indécents durant lesquels ils rendent des décisions qui peuvent changer des vies. Il leur faut maîtriser leurs émotions qui, tels des « fauves, surgissent sans s’annoncer, nous saisissent, nous broient et nous laissent pantelants, ébahis, stupéfaits », concède Valérie Noël, substitute générale près la cour d’appel d’Agen. Se tenir à distance de l’opinion, « cette intruse, cette prostituée qui tire les juges par la manche », selon la célèbre expression de Moro-Giafferri, est aussi un défi de chaque instant. « Le plus grand danger est celui de l’emballement médiatique projetant une fiction à la place de la réalité, qui finit par influer jusqu’au juge lui-même », reconnaît Karine Malara, procureure de la République adjointe près le tribunal judiciaire de Lyon.

Abusivement partiale ou, au contraire, trop kafkaïenne, disqualifiée, aussi, par son opacité et sa coloration politique, la justice révèle aussi souvent son impuissance ontologique. « Si notre justice règle des litiges, elle ne résout pas pour autant les conflits, le litige étant la problématique soumise au tribunal, tandis que le conflit est ce qui oppose les parties dans la réalité de leur vie et qui est parfois caché », rappelle Marie-Paule Lugbull, présidente du tribunal judiciaire de Saint-Malo.

Incontournable

Les failles et faiblesses du système ne sont pas passées sous silence. François Molins s’en fait l’écho : les Français accusent leur justice d’être « lente, complexe et opaque », mais n’est-ce pas là le signe que « la demande est là, plus que jamais, dans une société dont le niveau d’exigence morale s’est considérablement renforcé », devine le procureur général auprès de la Cour de cassation. Reste pour la balance de Thémis à imposer sa légitimité face à la « justice » des réseaux sociaux qui lui inflige ses jugements de valeur et sa dictature émotionnelle. « C’est grâce à des prises de parole des victimes hors de la sphère judiciaire que des enquêtes ont été ouvertes par la justice, y compris sur des faits prescrits », admet Charlotte Beluet, substitute générale au parquet général de la cour d’appel de Bastia. En se saisissant de ce prisme médiatique, elle prouve qu’elle demeure incontournable. »

*Calmann Levy, 588 pages, 22,90 €