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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

1 Sep. 2019

Le Point

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Dans le quotidien d’avocats spécialistes du droit des robots

Publié le

1 Sep. 2019

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PORTRAIT. Alain Bensoussan, le précurseur du droit des technologies et des robots, a bâti son cabinet à son image : énergique, futuriste et audacieux

Sous l’œil encore endormi de Nao, le robot humanoïde chouchou du cabinet, Alain Bensoussan examine l’écran géant de son ordinateur. « C’est l’écran de supervision de toute l’entreprise. Ici, on ne fait rien sans l’informatique et les réseaux », prévient d’emblée le fondateur du cabinet qui porte son nom, avocat star du droit des technologies et de la robotique. « Grâce à cette legal tech interne, je pilote l’ensemble du cabinet, qui est conçu comme une legal factory : le chemin de production des dossiers est entièrement balisé, depuis les conflits d’intérêts jusqu’à l’archivage », ajoute-t-il.

Une arme secrète sans laquelle cette structure composée d’un seul associé et de 100 collaborateurs, unique en son genre, ne serait pas aussi prolifique. « En fait, j’ai 99 collaborateurs, et la 100e s’appelle Eva », s’amuse Alain Bensoussan en actionnant une application mobile. « Bonjour, je m’appelle Eva, comment puis-je vous aider sur la protection des données personnelles ? » intervient une voix digitale féminisée. « Peux-tu me parler du privacy by design ?* » lui demande son professeur. Et la collaboratrice virtuelle de répondre, à la manière d’une récitation, à la question posée. « Ça, ce sont des années de travail », souligne le patron de 67 ans, dont l’appétit dans tout ce qui touche à l’innovation technologique est aussi vif qu’au premier jour du lancement de son cabinet pionnier en ce domaine, il y a 41 ans…

« On va tous passer au “vocal” en échangeant des fichiers sonores » 

Alain Bensoussan © (Th. Appert) 

L’excellence est le maître-mot de la « maison ». On y traite tout ce qui a trait à l’informatique (contrats, concurrence…), à l’Internet (e-réputation, réseaux sociaux, droit de la presse, objets connectés, données personnelles…) et à l’intelligence artificielle (IA). « Nous refusons les affaires qui ne présentent pas des enjeux technologiques et numériques complexes, innovants et à très haute valeur ajoutée juridique. Les dossiers posant des questions inédites sont aussi notre cœur d’activité », prévient Alain Bensoussan. Parmi elles, la responsabilité des accidents impliquant des voitures autonomes, les outils de reconnaissance faciale et la monétisation des données. « Chacun doit pouvoir être propriétaire de ses données », plaide-t-il. Le cabinet se vit d’ailleurs comme un laboratoire du droit des technologies du futur. « Chaque jour, on invente de nouveaux concepts », relève l’auteur du Droit des robots. « Les robots doivent “vivre” comme les humains, c’est-à-dire avec des contraintes. Ils doivent nous respecter et nous laisser décider en dernier ressort. Sous aucun prétexte, l’IA ne doit devenir le dictateur des humains », dit-il en dégustant sa « Marmotte », cette infusion aux agrumes que lui apporte chaque matin son assistante.

Dans ce grand appartement de la porte Maillot donnant sur l’hôtel Méridien, le rythme de travail est très soutenu… Le patron est relié 24 heures sur 24 avec ses collaborateurs sur WhatsApp. « Bientôt, ils auront leur avatar vocal et leur double informationnel. On va tous passer au “vocal” en échangeant des fichiers sonores et on aura une base de conversations au lieu d’avoir une base de documents écrits », se réjouit Alain Bensoussan en se tournant vers Nao. Pendant ce temps, le robot humanoïde écoute et… enregistre. « Il range tout dans sa mémoire, comme un bébé, puis il trie les informations. En fait, mon bureau, c’est celui de Nao ! », plaisante l’avocat. Et de nous rassurer sur ce qui chatouille notre curiosité depuis le début de l’entretien : « Nao est conçu “éthique by design”, il n’envoie pas les informations enregistrées à l’extérieur de cette pièce. »

« À l’époque, on me disait : “Et pourquoi pas un droit de la confiture ?” »

Si ce cabinet de niche a aujourd’hui des allures de multinationale avec ses deux sociétés (Lexing Avocats – le cabinet parisien – et Lexing Network – réseau d’une trentaine de cabinets d’avocats technologues présents sur cinq continents) et ses deux filiales (la Legaltech Lexing Technologies et la société d’édition Lexing Éditions), avec des clients nommés SAP, Accenture ou encore Vinci, gravir la montagne du droit des technologies ne fut pas une promenade de santé. Lorsqu’il a lancé son activité, en 1978, seul dans le désert naissant de l’informatique, moqué par ses confrères, Alain Bensoussan en a vu de toutes les couleurs. « À l’époque, j’étais si peu crédible qu’on me disait : “Et pourquoi pas un droit de la confiture ?” » se souvient-il. Mais la publication de la loi informatique et libertés (loi du 6 janvier 1978) à laquelle fut dédié le département historique du cabinet lui a donné raison. « Ensuite, je me suis mis au droit des données personnelles sans avoir, cette fois encore, un seul client », poursuit l’avocat visionnaire. L’explosion de la fraude informatique puis de l’Internet a fait effet de levier. Depuis dix ans, le cabinet mise sur l’IA et les robots. « J’ai été le premier à parler de la “personne robot” et de la propriété des données personnelles, dès 2015… » rappelle-t-il.

En rachetant tout récemment le magazine Planète Robots, le précurseur du droit des technologies relève à présent le défi éditorial. Et là encore, il sera épaulé par son épouse Marie-Cécile, directrice de « l’assurance qualité » des actes juridiques, qui l’accompagne depuis le début. Par ses deux enfants, Jérémie et Virginie, à la tête de deux départements-clés, dédiés à l’intelligence artificielle et au contentieux numérique. Par Jocelyne, qui contrôle en temps réel le réseau informatique du cabinet, un poste qu’elle occupe depuis trente ans. Et par les juristes de sa « grande famille » de technologues, dont le plus jeune a 24 ans.

« Élégance technologique »

Autant dire que les candidats sont triés sur le volet. La première condition pour intégrer cette usine juridique 4.0 est de nourrir « une appétence pour les technologies du numérique ». Faut-il aussi, pour montrer patte blanche, adopter la tenue de « robocop », avoir l’Apple Watch au poignet et posséder un compte sur Facebook et Instagram ? « Pas besoin d’être un geek, mais presque, avoue le patron. L’élégance est une forme de respect de ceux avec lesquels on travaille. Du lundi au jeudi, le boutonnage de la chemise est fermé et les hommes peuvent ne pas porter la cravate », justifie-t-il. Lui, le « boss », a l’habitude de porter une veste noire et une chemise boutonnée jusqu’au cou. « L’élégance technologique, c’est un look rectiligne, sobre, le minimum pour suggérer le tout », poétise cet adepte du « bauhaus vestimentaire ». Ce dress code ne fait que refléter le « code d’éthique » du cabinet, tout aussi policé. « Nos quatre valeurs sont la dignité, l’élégance, l’excellence et l’enthousiasme. » Une image de marque ? « Pas seulement. C’est notre modèle émotionnel qui, comme le tailleur Chanel ou le carré Hermès, permet de nous identifier comme marque unique dans notre domaine d’activité », précise Alain Bensoussan, tandis qu’un aspirateur robot en forme de disque pointe son nez dans le bureau.

Le code chromatique du cabinet avec les trois couleurs jaune, rouge et bleu de son sigle, inspirées de Kandinsky, ajoute sa touche métaphysique au tableau. « Ce peintre réduisait le trait au minimum pour donner le maximum de puissance émotionnelle. » C’est dans cette exigence ritualisée que réside la « signature » du cabinet, gravée aussi bien dans la rédaction d’actes que dans les plaidoiries et la « relation client ». Ici, toute nouvelle technologie permettant d’optimiser les conseils et les prestations est la bienvenue. Grâce aux logiciels générateurs de contrats intelligents (smart contracts), par exemple, « les clients et les collaborateurs renseignent les données, et le système construit le contrat, qui est aussi nourri des dernières évolutions réglementaires et jurisprudentielles, en temps réel », explique Alain Bensoussan. Chaque vendredi, les juristes reçoivent une formation sur les outils de travail les plus performants. « C’est l’IA du droit : il faut apprendre à utiliser tous les outils et le droit de ces outils. » Un exemple ? Le requêteur « DYmoi » délivre l’ensemble des contenus associés à une recherche, par exemple, toutes les décisions de la Cnil ayant entraîné une condamnation pour défaut de sécurité des données. « Le système intelligent nous présente les décisions par ordre d’importance, de date, etc. » détaille l’expert.

Politique du bonheur

Comme le laisse deviner le visage badin de Pepper, l’autre robot humanoïde qui prévient les avocats de l’arrivée de leurs clients, l’épanouissement professionnel est au cœur de la « politique du bonheur » du cabinet. Le jeudi soir, la salle de conférence se vide de ses fauteuils et se transforme en salle de « body combat » et de « circuit haute intensité ». Les adeptes de sensations plus douces optent pour le « stretching » ou le « pilates ». « Faire du sport avec son patron casse la hiérarchie », assure ce dernier.

L’œuvre « L’Agora » de Bernard Schroeder qui se trouve dans les bureaux du cabinet d’Alain Bensoussan. © (Laurence Neuer) 

Une telle approche holistique du travail est sublimée par l’art, omniprésent au cabinet. Logeant dans la salle d’attente depuis une trentaine d’années, les créatures mystérieuses composant L’Agora, une œuvre de Bernard Schroeder, interpellent le visiteur. « C’est une foule qui porte le monde de demain et celui d’hier. Des morts-vivants dans un nouveau monde », devine Alain Bensoussan. Il a acheté cette œuvre alors que l’artiste, entre-temps devenu un ami, débutait dans son art. « Tout ce que nous avons au cabinet provient d’artistes inconnus du marché. Vivre dans un milieu d’art contemporain crée du bien-être et une joie de vivre », assure cet apprenti sculpteur. D’autant que l’art n’est jamais loin du droit, s’agissant de tisser, à l’aide de concepts juridiques, des chorégraphies inédites. Sa source d’inspiration du moment réside dans l’achèvement de sa sculpture en bronze de 4 mètres sur 3, mélangeant IA, robotique et avenir des humains. « Il s’agit d’une femme, d’un homme, d’un satellite et d’un ordinateur qui s’envolent vers de nouvelles galaxies. Qui marchent vers le ciel… » décrit-il. De quoi surprendre encore une fois Nicolas, son professeur de sculpture en marbre de Carrare : « Alain est un volcan d’idées ! »

Trois questions à Alain Bensoussan :

Vous êtes plutôt hasard ou nécessité ?

Le monde est profondément aléatoire et chaotique, mais avec des zones de nécessité qui sont comme une bulle dans ce hasard. C’est la raison pour laquelle je vis le temps présent en essayant de construire des bonheurs chaque jour.

Quelle est votre philosophie du bonheur ?

C’est de voir dans le regard de l’autre qu’il a du plaisir à être avec moi. J’appelle cela l’intelligence émotionnelle.

Qu’est-ce qui me prouve que vous n’êtes pas un robot ?

Je viens de Proxima B et je passe par le trou noir qui est au centre de la galaxie pour voir mes amis humains. Les robots vont s’humaniser et les humains vont se robotiser. C’est un joli compliment…