Les huit avocats du cabinet Brihi, Koskas et associés accompagnent salariés et syndicats dans les parties de bras de fer avec l’entreprise. Portrait.
Les bustes de Ghandi et de Mandela, posés là, sur l’étagère, n’ont d’ornemental que l’aspect. « Travailler sous leur regard m’oblige à être toujours meilleur même si je sais que je n’atteindrai jamais leur niveau », confie humblement l’avocat Rachid Brihi, lui aussi farouche défenseur des droits de l’homme, en l’occurrence, ceux des salariés. « Chaque matin en me levant, je me dis que j’ai de la chance de gagner ma vie en exerçant un métier qui correspond à mes convictions. C’est justement parce que nous ne sommes pas dans une démarche mercantile que je défends des salariés », prévient d’emblée cet avocat né en 1962 de parents kabyles, fils spirituel de l’avocat « rouge » Tiennot Grumbach, le fondateur du cabinet, décédé en 2013. « Cet homme, issu d’un milieu bourgeois très intellectualisé, neveu de Pierre Mendès-France, défenseur notamment de Pierre Goldman, était particulièrement engagé dans la défense des salariés. L’un de ses combats a été de faire reconnaître le préjudice subi par les mineurs du Nord-Pas-de-Calais, violemment licenciés à l’issue d’une longue grève. »
« Il est plus payant de se présenter avec une vraie conviction »

L’avocat Rachid Brihi
Depuis la création du cabinet en 1972, l’équipe s’est étoffée et diversifiée dans son activité, englobant désormais la protection des agents de la fonction publique et les questions sociales à dimension internationale. Mais, tel est son ADN, il reste cantonné à la défense des salariés et des organisations syndicales. « Le marché de l’avocat fait qu’il est très difficile de ne pas être spécialisé. Même si j’ai conscience des limites de la spécialisation… » Aussi, quand un employeur frappe à sa porte pour lui confier un juteux plan social avec, à la clé, de jolis honoraires, la réponse est sans appel : « Je lui offre le café et l’invite à rejoindre l’un de mes adversaires. » L’un de ces avocats d’employeurs avait, il y a quelques années, osé lui faire virer sa cuti. Mais Me Brihi, fort de ses convictions, a poliment décliné l’invitation.
Cette approche manichéenne de la défense peut paraître choquante au regard du métier d’avocat, censé défendre avec la même émulation le pauvre et le puissant. Mais comme de nombreux pénalistes estampillés « auteurs » ou « victimes » d’infractions, les avocats de droit social choisissent leur camp dès le départ. « Mes clients accepteraient difficilement que je défende un jour l’employeur et le lendemain le salarié », justifie ce travailliste passionné. Une telle éthique professionnelle trouve aussi sa cohérence vis-à-vis des magistrats : « Je me vois mal soutenir une thèse un jour et son contraire le lendemain devant le même juge. Il est plus payant de se présenter avec une vraie conviction. »
« Je voudrais savoir à quoi j’ai droit »
Après trois décennies à « ferrailler » face aux cabinets patronaux dans des dossiers parfois médiatisés comme le fut l’affaire Renault Vilvorde, Me Brihi est revenu « aux sources du métier ». Il se consacre désormais aux dossiers dits « individuels », autrement dit les licenciements, les ruptures conventionnelles du contrat de travail, le harcèlement moral, les discriminations, les heures supplémentaires impayées, etc. « Il faut du temps et de la bouteille pour entendre pousser le blé – formule empruntée à Tiennot Grumbach – et écouter ce que les gens ne nous disent pas. » Dans quelques minutes, il prodiguera des conseils « gracieux » à un client, s’agissant d’un premier entretien. Et il n’est pas question de le faire patienter plus de cinq minutes dans la salle d’attente. « Je n’ai pas besoin de paraître occupé ; je me fais un point d’honneur à recevoir mes clients à l’heure exacte. » Il s’agit d’un cadre d’une quarantaine d’années, embauché un an et demi plus tôt par un groupe pharmaceutique. Son supérieur hiérarchique venait de lui annoncer qu’il n’était « pas l’homme de la situation ». « Comme je n’ai pas envie de me battre pour rester, je voudrais savoir à quoi j’ai droit », demande-t-il à Me Brihi.
– Autant vous dire que votre dossier est assez prévisible : compte tenu de votre ancienneté, l’indemnité de licenciement sera d’un quart de mois de salaire par année d’ancienneté, précise l’avocat.
– Ça fait donc une semaine de salaire, se chagrine le client
– En effet… On peut aussi négocier un préavis dont vous seriez dispensé, et une réparation de votre préjudice. Mais avec le barème Macron qui fixe un minimum et un maximum en fonction de l’ancienneté, sachez que devant un juge prudhomal vous obtiendriez entre un mois et deux mois de salaires […]
– Et si je ne vais plus à mon travail ?
– L’abandon de poste, c’est une faute grave. L’employeur ne vous paiera pas d’indemnité de licenciement et de préavis […], prévient l’avocat. Et de lui conseiller d’opter pour une rupture conventionnelle, sous le contrôle des avocats des deux parties.
« On peut se donner à fond pendant dix ans et se faire virer salement du jour au lendemain »
Après trente ans de barreau, la passion du métier n’a pas pris une ride. « J’ai le sentiment réel de servir à quelque chose, d’œuvrer pour aider les gens à comprendre ce qui leur arrive et leur redonner une forme de dignité », confie Me Brihi. L’avocat s’efforce aussi de tirer ses clients vers le haut en les impliquant dans la prise de décision : « Je ne décide pas à votre place, je vous accompagne », leur explique-t-il.
La plaidoirie, il en a fait le tour. « Avant, je me déplaçais à l’audience deux fois par jour, à travers toute la France… D’excellents souvenirs des conseils de prud’hommes, de Cherbourg à Tarascon en passant par Montmorency… et des bonnes tables de province… Je ne plaide jamais le ventre vide, à la barre ça aide ! » sourit-il. C’est sur l’accompagnement des salariés dans le cadre de leur départ de l’entreprise que Me Brihi se concentre désormais. « Nous jouons un rôle déterminant dans la négociation avec l’avocat de l’employeur. On a tendance à croire que la rupture conventionnelle, qu’elle soit individuelle ou collective (RCC), est sans douleur et sans danger pour les salariés, ce qui est faux. »
Ce sont ses jeunes collaborateurs, la rage de défendre chevillée au corps, qui continuent d’user d’effets de manche devant les conseillers prudhommaux. Fin juin, l’un d’entre eux a plaidé la cause d’un vendeur dans une agence de téléphonie mobile, licencié pour ses propos « insultants » envers la clientèle et pour n’avoir pas respecté le code vestimentaire. « On reproche à Monsieur P. d’avoir mal parlé aux clients, on lui reproche une tenue de travail inadaptée et de n’avoir pas respecté le planning des conseillers de vente… Où sont les preuves et les témoignages de toutes ces imputations ? Comment peut-on licencier quelqu’un qui a dix ans d’ancienneté avec zéro preuve ? ! » s’est-il indigné devant la section commerce du conseil de prud’hommes de Paris. Et d’insister sur le fait que son client était même très bien vu de ses collègues, comme le démontrent les seize attestations produites. « De l’autre côté de la barre, on ne produit aucune attestation venant appuyer les dires de l’employeur, alors que c’est lui qui se plaint ! […] La seule personne qui a refusé d’attester en sa faveur est la copine de la sœur du patron, cherchez l’erreur… » a pointé l’avocat devant sa consœur adverse, un peu gênée, avant de solliciter une indemnité pour licenciement injustifié doublée de dommages et intérêts fondés sur le caractère brutal et vexatoire du licenciement. « Dans cette affaire, on touche à l’arbitraire. On peut se donner à fond pendant dix ans et se faire virer salement du jour au lendemain », déplore l’avocat.
« Avant, les juges avaient l’humilité de nous écouter »
À côté du contentieux individuel, le conseil et la négociation collective occupent de plus en plus de place dans l’activité du cabinet. C’est l’associé de Rachid Brihi, Roger Koskas, qui gère cette partie des dossiers en assistant les organisations syndicales et les comités d’entreprises dans les négociations liées à un PSE ou à une restructuration. « Avant, le rôle de l’avocat était très prégnant. Aujourd’hui, lorsqu’une entreprise réalise un PSE [plan de sauvegarde de l’emploi] ou un plan social négocié avec les syndicats, c’est sous le contrôle de l’administration du travail. Autant dire que le risque contentieux s’est amenuisé, selon le vœu du patronat amplement exaucé par les gouvernements successifs depuis ces dix dernières années », relève Me Brihi.
La parole de l’avocat, constate-t-il aussi, est de plus en plus marginalisée dans les procédures. Le reflet d’une justice en voie de déshumanisation. « La procédure est devenue écrite, tournant le dos à l’oralité, gage d’un meilleur accès au juge. Les magistrats, par confort, veulent un rapport au dossier et de moins en moins de rapports aux gens. Avant, les juges avaient l’humilité de nous écouter, mais l’avocat est de plus en plus perçu comme un empêcheur de juger… Hormis devant la cour d’assises où notre parole reste sacrée, on est le grain de sable qui enraye la machine », regrette Me Brihi. Mais celui-ci continuera encore longtemps de porter la voix de ses clients devant la justice. En photo derrière lui, son autre maître spirituel Bob Dylan veille à maintenir vivace cette foi avec « la légèreté poétique et la profondeur d’âme qui le caractérisent », même si, fredonne Me Brihi un brin nostalgique, « The Times They Are a Changing »…

