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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

30 Mai. 2023

Le Point

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Dans le secret du cabinet d’avocats « le plus redouté au monde »

Publié le

30 Mai. 2023

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«Cabinet le plus redouté au monde », « puissance mondiale du contentieux »… Quinn Emanuel Urquhart & Sullivan LLP, spécialisé en contentieux des affaires et en arbitrage, collectionne les superlatifs. Ce cabinet de 900 avocats, présents dans 11 pays, revendique 86 % de victoires dans les quelque 2 500 procès et arbitrages où il est intervenu, en attaque ou en défense. Il revendique aujourd’hui « 4 jugements à 10 chiffres, 7 verdicts de jurys à 9 chiffres, 51 transactions à 9 chiffres et 19 transactions à 10 chiffres, soit plusieurs dizaines de milliards de dollars obtenus pour ses clients ». Sa notoriété s’est construite sur des dossiers pharaoniques impliquant de grands groupes internationaux, comme Renault, Air France, EDF, Samsung, Google, ou encore Space X et Tesla, propriétés d’Elon Musk.

Les tweets provocateurs et insultants du patron de Twitter ont aussi mobilisé les équipes de Quinn Emanuel, avec succès. Le cabinet a notamment remporté le procès en diffamation intenté par le spéléologue britannique qui avait participé au sauvetage de 12 enfants piégés dans une grotte en Thaïlande. Musk l’avait insulté avant de s’excuser publiquement. La presse rapporte que le « coup fatal » pour le plaignant fut le contre-interrogatoire effectué par l’un des associés, M. Price, figure phare de la plaidoirie aux États-Unis. Un procès remporté, comme beaucoup d’autres, en un temps record.

Le cabinet représente par ailleurs l’Ukraine dans le cadre d’une plainte pour violation des droits humains déposée contre la Russie devant la Cour européenne des droits de l’homme en 2022. Le montant réclamé est d’environ 80 milliards de dollars. Quelle est la recette de ce Lucky Luke du barreau qui tire ses coups judiciaires plus vite que son ombre ? Entretien avec John B. Quinn, son associé fondateur.

Le Point : Vous avez fondé votre cabinet en 1986 à Los Angeles avec trois autres avocats. Depuis, votre réputation de « titan juridique » et de « génie du contentieux » n’a fait que croître. Quelle est votre « recette » pour exceller à ce point dans l’art oratoire ?

John B. Quinn : Ma réussite est due à un travail acharné. Pratiquer le contentieux au plus haut niveau exige beaucoup d’investissement personnel pour obtenir les meilleurs résultats possibles pour nos clients. Je pense que c’est là la clé de notre réputation. Le « Einstein » du droit n’existe pas. Il faut transpirer, travailler, être attentif à chaque détail. Notre philosophie a toujours été de faire en sorte que le client qui frappe pour la première fois à notre porte ait envie de revenir nous confier ses autres affaires. Cela semble simple et facile, mais, en réalité, c’est extrêmement difficile.

Il est aussi très important d’aimer ce qu’on fait ! Et moi j’aime tout dans mon travail qui me donne l’occasion de découvrir des activités et des secteurs passionnants. J’ai, par exemple, travaillé avec Patrick Soon-Shiong, un entrepreneur du secteur des sciences de la vie qui met au point divers médicaments d’immunothérapie pour le cancer. C’est fascinant !

L’homme blanc de 50 ans n’est pas plus légitime qu’un autre, et ce qui fait la richesse d’une équipe, son efficacité et sa faculté de persuasion, c’est justement la diversité.

Comment gérez-vous un client aussi fantasque qu’Elon Musk ?

Il faut être un génie pour gérer Space X et Tesla en parallèle. Elon Musk estime qu’il a pour mission de sauver l’humanité, et ses avocats n’ont aucun rôle à jouer pour l’aider à atteindre cet objectif. Malgré les revers qu’il a essuyés (explosion de la fusée en vol, difficultés économiques de Tesla, etc.), il a su garder la confiance de ses collaborateurs et les a conservés. C’est la marque d’un grand penseur et d’un leader qui comprend très vite où aller et comment s’y prendre.

Le cabinet a récemment défendu Elon Musk dans un procès très médiatisé de plusieurs milliards de dollars, après ses tweets en 2018 disant qu’il avait « obtenu des financements » pour privatiser Tesla. Le jury a estimé qu’Elon Musk et Tesla n’étaient pas responsables des pertes subies par les investisseurs. Les plaignants demandaient des dommages et intérêts d’une valeur de 12 milliards de dollars. Alex Spiro, Andrew Rossman et William Price, associés du cabinet, ont été nommés « litigators of the week » par The American Lawyer pour cette victoire.

Le cabinet a été désigné parmi les « best places to work for LGBTQ + equality »et a reçu la note de 100 % de la part du 2022 Corporate Equality Index. Qu’a-t-il mis en place pour mériter cette distinction ?

Nous sommes très conscients de l’importance de la diversité, notamment face à un jury. L’homme blanc de 50 ans n’est pas plus légitime qu’un autre, et ce qui fait la richesse d’une équipe, son efficacité et sa faculté de persuasion, c’est justement la diversité. Il faut s’armer de différents points de vue et de différentes manières de les défendre pour être convaincant devant une cour ou un jury. Cela est aussi très important vis-à-vis de nos clients.

Vous pratiquez l’alpinisme et avez participé à plusieurs triathlons. Vous êtes par ailleurs un passionné d’art contemporain. En quoi ces activités sportives et artistiques nourrissent-elles votre passion du contentieux ?

J’ai grandi dans les Rocheuses de l’Utah et j’aime les montagnes, qui sont pour moi une seconde nature. Je suis un montagnard. J’ai escaladé l’Himalaya à trois reprises et j’ai participé deux fois aux Championnats du monde Ironman à Hawaï. Je consacre une heure ou deux par jour à la course à pied, à la natation ou au vélo. C’est essentiel à mon équilibre de vie. Je crois aussi fermement aux valeurs de la famille et j’aime passer du temps avec mes douze petits-enfants, qui me comblent de joie !

L’art et les activités créatives sont pour moi une source d’inspiration. D’une certaine manière, la procédure judiciaire est un art : au lieu de la peinture ou de l’argile, nous disposons de témoins, de documents et de preuves. C’est à nous de décider comment les utiliser pour raconter leur histoire de la meilleure façon possible. Nous devons trouver la vérité dans n’importe quel ensemble de faits. C’est ce que font les artistes avec leurs matériaux.

Que vous inspirent les progrès de l’IA dans le domaine du droit et de la justice ?

Les progrès rapides de l’IA constituent une évolution indéniable qui ne peut être ignorée par les juristes, dont le travail consiste à travailler avec des mots. Nous n’en sommes qu’au tout début de l’application de l’IA et je ne pense pas que nous puissions anticiper tous les cas d’utilisation. Cela dit, elle progresse déjà rapidement dans un certain nombre de domaines.

L’IA est désormais capable de créer des ébauches de consultations, de fouiller dans des banques de données de documents et d’apporter des réponses à des questions en quelques secondes. Elle peut accélérer la recherche factuelle et juridique et aider les avocats à structurer leurs arguments de manière plus juste. Des IA sont aujourd’hui capables de réécrire nos arguments et de les adapter à la façon dont « pense » le tribunal, par exemple « dans le style du juge Smith ». D’un autre côté, une grande partie des affaires que nous défendons est unique, et nous devons nous montrer créatifs sans avoir recours à l’IA.

Crédit photo © Quinn Emanuel