La pénaliste Laure Boutron-Marmion se bat contre la passivité des institutions dans ces affaires qui se terminent trop souvent par un drame. Portrait d’une avocate acharnée.
«Marie était une jeune fille joviale, elle avait un peu d’embonpoint et elle a un peu grossi quand elle a eu 13 ans. C’est à ce moment-là que les railleries ont redoublé. » Face à son avocate, Stéphanie peine à retenir ses larmes en se remémorant la descente aux enfers de sa fille, harcelée à l’école presque quotidiennement pendant plus d’un an, jusqu’à ce que, désespérée, noyée dans sa souffrance, elle mette fin à ses jours par pendaison, en septembre 2021. Elle fait partie des 22 adolescents qui se sont donné la mort en 2021, selon l’association Hugo, dédiée à la lutte contre le harcèlement scolaire.
Me Laure Boutron-Marmion. © (DR)
Me Laure Boutron-Marmion prend note du moindre détail pour affûter son dossier, lequel a, après moult obstacles, fini par atterrir sur le bureau d’un juge d’instruction. « Avec la création d’une délégation aux droits de l’enfant, en septembre 2022, on va enfin commencer à prendre en compte de façon effective la parole et les intérêts de l’enfant dans les débats parlementaires », commente cette spécialiste de la défense des mineurs, qui assiste aussi la famille de Dinah, retrouvée pendue à son domicile en octobre 2021.
« Peur des représailles »
Au-delà du drame, le dossier de Marie recèle tous les écueils que redoutent les victimes de harcèlement : « Des parents d’élèves désinvoltes, un établissement aux abonnés absents, et des policiers qui ne prennent pas les plaintes au sérieux », résume l’avocate.
« Marie avait-elle consulté un psychologue ou un psychiatre ? demande-t-elle à sa cliente
– Oui, mais, pendant les séances, elle restait mutique. Elle a juste dit à la psychologue qu’elle souhaitait porter plainte auprès de la police mais qu’elle n’osait pas le faire par peur de représailles. »
Une peur justifiée, selon Stéphanie, car le petit groupe de harceleurs – cinq garçons et une fille – n’y allait pas de main morte pour « casser » sa fille. « Ils l’appelaient Marie Blubber en référence au tissu graisseux des baleines. Ils lui disaient “quand tu arrives à la cantine, la terre tremble”. Ils prenaient prétexte de n’importe quoi pour la rabaisser. Un jour, elle est restée pendant deux heures enfermée dans les toilettes à pleurer » relate la cliente.
« A-t-elle réagi ? S’est-elle défendue face à ces attaques ? interroge l’avocate.
– Au début, elle répondait aux insultes car elle avait du caractère. Elle avait même interrogé la fille du groupe sur sa motivation. Elle lui a dit : “Tu es belle, tu travailles bien à l’école, à quoi ça sert de me harceler ?” Et la fille lui a répondu : “Toi, t’es minable.”
– Comment était-elle à la maison ?
– Elle rigolait, elle voulait donner l’impression qu’elle était forte, qu’elle était capable de gérer seule la situation. Marie s’est même plainte auprès du CPE du lycée. Mais, voyant que cela ne servait à rien, elle s’est lassée et a cessé de réagir. »
« Les harceleurs se sentent tout-puissants »
En réalité, derrière ce comportement de façade, la honte envahissait la jeune fille jusqu’à la submerger lorsque des scènes de sa vie intime, photos et vidéos à l’appui, furent dévoilées sur les réseaux sociaux. Le harcèlement a redoublé de férocité, coloré de nouvelles insultes. « On l’a traitée de “bouche à pipe”, de “fille dévergondée” et autres qualificatifs blessants et injurieux », énonce Stéphanie. « En fait, ils ne l’ont jamais lâchée et l’école n’a rien fait », devine son avocate.
Stéphanie approuve. Et explique qu’un jour Marie l’a appelée, en pleurs, après avoir enduré un torrent de violences verbales. Elle est allée voir la directrice de l’établissement, lui demandant de convoquer ces jeunes avec leurs parents. « Ils n’ont reçu qu’un simple avertissement avec un risque d’exclusion. Alors, ils ont cessé de l’embêter à l’école… mais ils ont poursuivi leurs attaques sur les réseaux sociaux. Marie a ressenti cela comme une injustice. »
Stéphanie marque une pause. Et poursuit : « Ce qui est grave dans le harcèlement, c’est que les harceleurs occupent une place énorme, ils se sentent tout-puissants, alors que les harcelés doivent s’effacer, se faire discrets… C’est ce qui est arrivé avec Marie. Personne n’a pris véritablement la situation au sérieux. Se sentant rejetée, abandonnée, Marie s’est contentée de subir, de se laisser dominer. »
« Les scandales, la révolte de la société n’ont pas encore irrigué la justice, la police, l’école. »
C’est le regard inadapté des autorités face au fléau du harcèlement scolaire, le décalage entre, d’un côté, l’exigence d’une société qui dit « stop » à toute forme de domination et de violence et, de l’autre, la frilosité des institutions – justice, Éducation nationale, etc. – que fustige Me Boutron-Marmion.
« Avant, le cocon familial était un sas de décompression pour les écoliers. Aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, il n’y a plus de pause, et la violence s’exprime sans tabou. Or on n’a pas encore récolté les fruits des avancées législatives sur le terrain. Les scandales, la révolte de la société sur ces faits n’ont pas encore irrigué la justice, la police, l’école », assure-t-elle.
Et la société vit sur un a priori regrettable : « On a une tendance systématique à infantiliser les agresseurs en leur cherchant des excuses parce qu’ils sont mineurs et que, dans le même temps, on croit qu’un enfant harcelé est nécessairement un enfant isolé, incapable de la moindre réaction face à ses agresseurs. »
C’est contre cette image d’Épinal que l’avocate se bat au quotidien. Elle remue ciel et terre pour réserver à ces affaires leur place au tribunal. « Si la justice, poumon de notre société, les ignore, c’est qu’elle les tolère. Le jeune auteur a besoin de savoir situer la frontière entre le bien et le mal. Et la victime doit avoir le sentiment d’être entendue par la société », justifie-t-elle.
De cette écoute, Stéphanie n’en ressent pour l’heure que le silence assourdissant. Lorsque, après le décès de sa fille, elle est allée porter plainte au commissariat contre les six harceleurs, on lui a répondu : « Vous êtes sûre que vous voulez porter plainte contre des enfants ? »
Pis, cette plainte, qui est censée avoir déclenché l’enquête préliminaire, est tombée dans les oubliettes. Quant à l’autre plainte, ciblant la diffusion non autorisée d’images, elle a été classée sans suite. « Il n’y a eu aucune exploitation du portable de Marie. Les enfants n’ont pas été interrogés, à part moi et ma petite fille de 11 ans », confirme Stéphanie.
« De l’omission de porter secours »
Son avocate a donc retroussé ses manches, décidée à secouer énergiquement le cocotier judiciaire. Elle a déposé une plainte avec constitution de partie civile auprès du doyen des juges d’instruction du tribunal judiciaire de Toulon pour harcèlement moral, mais aussi pour atteinte à l’intimité sexuelle, homicide involontaire et omission de porter secours.
« La direction de l’établissement scolaire était consciente de l’état de détresse de Marie et n’a pas mis en place les moyens adaptés », explique-t-elle. « Pis, pour se débarrasser du problème, elle n’a pas voulu la reprendre car elle devait redoubler. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », présume-t-elle.
« A minima, il s’agit d’une infraction par omission. Dès lors que la personne, à son échelle, a les moyens de faire cesser les faits et qu’elle ne fait rien – en prononçant, par exemple, une mesure d’exclusion temporaire –, c’est de l’omission de porter secours. Dans la chaîne des causalités, cette inaction passive a pesé dans la tragédie », tranche-t-elle.
Comme dans presque tous ses dossiers de harcèlement scolaire, c’est elle qui a mené l’enquête, « à marche forcée, pour les faire sortir de terre ». « Dans une affaire comme celle-là, les témoignages les plus frais sont importants. Nous avons fouillé les réseaux sociaux et fourni une dizaine d’attestations pour démontrer que Marie était victime. Mais on aura perdu un an », déplore-t-elle.
Me Boutron-Marmion est néanmoins confiante : « On a enfin un rendez-vous avec le juge d’instruction le mois prochain. Si cela n’aboutit pas de la sorte, nous irons directement devant le tribunal », prévient-elle.
« Comprendre le monde des adolescents »
L’avocate fait preuve de la même détermination dans l’affaire de Dinah. Après son classement sans suite par le parquet, fin septembre, venant clore un an d’enquête préliminaire, Me Boutron-Marmion a déposé une plainte avec constitution de partie civile : « J’ai remis ma casquette d’enquêteur pour fournir les éléments clés du dossier au juge. Car, lors de l’enquête, le portable de Dinah n’a pas été exploité sur la bonne période. J’irai au bout dans ce dossier, qui est suffisamment parlant pour qu’un certain nombre de personnes aient des comptes à rendre. Ne pas se battre dans ce type de procédure reviendrait à enterrer la lutte contre le harcèlement scolaire. »
Derrière la délicatesse de cette petite-fille d’agriculteurs nivernais, mère de trois jeunes enfants, se cachent une opiniâtreté et un acharnement sans faille. « Laure a un côté pitbull. Elle va chercher la brèche qui nous permet de défendre un combat. Elle va au bout du détail et ne brade jamais la victime », témoigne Isabelle Aubry, présidente de l’association Face à l’inceste que Me Boutron-Marmion représente dans le dossier de l’ex-chirurgien pédophile Joël le Scouarnec.
Les procès pénaux occupent une bonne partie de son agenda, et elle n’est pas toujours du « bon » côté de la barre. « On a beaucoup à apprendre lorsqu’on assiste un auteur », note l’avocate, qui confronte souvent ses stratégies judiciaires avec son mari et associé, lui aussi avocat pénaliste.
« Qu’il s’agisse d’un vol avec violence, d’une agression sexuelle ou d’un trafic de stupéfiants, la défense des mineurs auteurs m’aide à comprendre le monde des adolescents, leurs codes, observe-t-elle. Il est aussi très gratifiant de sortir un mineur d’une spirale de délinquance. »
Une satisfaction qu’a déjà savourée Me Boutron-Marmion, dont le professionnalisme fait l’admiration de sa consœur pénaliste Marie Malterre. « Laure est une héroïne des temps modernes, capable d’être à la fois une femme, une mère, une épouse et une brillante avocate. La défense lui colle à la peau, Laure est une travailleuse aussi rigoureuse qu’acharnée. »
« Rien ne lui échappe »
Sa parfaite maîtrise du droit, elle l’a acquise auprès d’avocats à la Cour de cassation et au Conseil d’État, une précieuse carte de visite. « Je commençais ma semaine avec un énorme contentieux de droit fiscal et je la terminais avec un dossier de contrefaçon internationale. Je reste une amoureuse du droit civil, mais je suis profondément pénaliste, attachée à l’humain », confesse Me Boutron-Marmion.
C’est d’ailleurs sur ce terrain qu’elle s’épanouit vraiment, et elle le démontre au quotidien, dans l’arène du tribunal. « Rien ne lui échappe », souligne Me Malterre, qui travaille souvent avec elle en codéfense. « Ce qui m’a toujours fascinée chez elle, c’est son calme olympien, sa façon délicate de plaider et de disséquer le dossier, et son approche apaisante, qui lui offre la distance nécessaire pour convaincre », poursuit sa collègue.
La plaidoirie est d’ailleurs, pour Me Boutron-Marmion, le reflet et la consécration de plusieurs mois, voire de plusieurs années de travail : « Faire bouger les lignes par des mots, c’est un fantastique exercice de conviction. Dans cette société qui perd la notion de débat d’idées, le prétoire est un lieu d’affrontement constructif en vue de la manifestation de la vérité. »
C’est un peu l’inverse du combat de boxe dans lequel l’avocate recharge son énergie trois fois par semaine. « J’exerce un métier très physique, je dois garder la forme pour mes clients et ma famille, et ce tonus passe par la dépense physique. La boxe implique un dépassement de soi très cohérent avec notre métier. »
Un métier « passion » grâce auquel elle porte la défense de causes à dimension militante comme celle du harcèlement scolaire. « À mon niveau, je me bats pour que le harcèlement cesse d’être l’affaire des familles pour devenir celle des établissements scolaires et de la justice », dit-elle.
Pour l’heure, elle s’est engagée à ce que justice soit faite pour Marie. « On ne calcule pas, on porte les combats de nos clients et, quand il faut être au feu, on est là. » Ce combat est avant tout celui de Stéphanie, pour la mémoire de sa fille. « Marie ne me pardonnerait pas d’abandonner la bataille. Je suis fière de le faire pour elle et pour toutes les autres victimes de harcèlement. »

