Les viols, incestes et féminicides peuplent son quotidien d’avocate. Isabelle Steyer assiste les victimes dont elle dénonce la protection insuffisante.
Dans les prétoires, elle est plutôt côté « victime ». Isabelle Steyer assiste depuis vingt-neuf ans les femmes battues, violées, harcelées, menacées, et les enfants maltraités et traumatisés. Sa voix calme et courtoise tranche avec le ton viril et péremptoire de certains pénalistes au verbe haut qui défendent, avec d’autant plus de pugnacité que la tâche est complexe, les auteurs de « féminicides ».
Les scènes de crime, cette Antiboise de naissance et de cœur en connaît les plus sordides recoins. Elle a assisté des parties civiles dans les procès Fourniret, Guy Georges et Outreau, « autant de féminicides avant l’heure commis dans l’espace public », commente-t-elle. Les assassinats, viols et violences conjugales peuplent son quotidien. Les sœurs, enfants, parents et amis de toutes ces femmes tuées par leurs conjoints ou ex-conjoints saluent sa pugnacité, sa loyauté et son dévouement.
« Maître Steyer est une avocate et une femme d’un professionnalisme qui n’a d’égal que son humanité. Elle maîtrise ses dossiers dans leurs moindres détails et accompagne ses clients dans l’écoute et la bienveillance », témoigne Clémence. « Elle se bat pour faire reculer les violences contre les personnes les plus vulnérables. Je l’ai vue à l’œuvre pendant des mois, elle se bat sans relâche dans un milieu parfois (souvent même) hostile et qui ne fait pas de cadeau », complète Melina.
Réponse pénale inadaptée
Isabelle Steyer a la combativité chevillée à la robe. Depuis des années, elle dénonce l’inadaptation de la réponse pénale face à la gravité de certaines situations. Le dossier de Nathalie Debaillie, enlevée et tuée fin 2021 par son ex-compagnon avec l’aide de trois hommes de main, est révélateur de ces dysfonctionnements. « Cette femme de 45 ans s’était présentée quatre fois au commissariat de police de Lille pour dénoncer les graves menaces dont elle faisait l’objet et décrire le scénario de son assassinat. L’auteur disait qu’il allait l’enlever avec trois Roms et la mettre dans un coffre de fourgonnette, et c’est ce qu’il a fait ! La victime avait même montré à la police la photo de la pierre tombale qu’il lui avait envoyée… » détaille l’avocate.
Celle-ci a saisi le ministère de l’Intérieur qui a finalement « reconnu une faute des services de police ». Mais elle interroge, en vain : « Pourquoi ses plaintes n’ont jamais été transmises au parquet alors que l’auteur était sous contrôle judiciaire pour escroquerie, et qu’il avait déjà fait l’objet d’une plainte de sa précédente compagne pour tentative de strangulation, une plainte d’ailleurs classée sans suite ? »
Pour prévenir de tels drames, l’infatigable avocate veille à ce que les informations liées aux plaintes et mains courantes soient transmises dans leur intégralité aux magistrats. Et n’hésite pas à épingler l’inertie coupable des services de police. Dans l’affaire retentissante d’Isabelle Thomas, abattue avec ses parents sur la place du marché de Grande-Synthe par son ex-compagnon Patrick Lemoine, elle obtiendra, en 2020, la condamnation de l’État pour faute lourde, en l’occurrence l’incapacité des services de police de retrouver l’auteur au moment où celui-ci violait son contrôle judiciaire. Le tribunal judiciaire a jugé que la faute des services de police avait « mis Patrick Lemoine en position de commettre les trois assassinats ». Mais Me Steyer a dû encore batailler pour obtenir l’exécution du jugement. « J’ai écrit une dizaine de courriers au ministère des Finances pour qu’il paye les quelque 100 000 euros de dommages et intérêts obtenus pour l’assassinat de trois personnes ! »
« 40 % des victimes de féminicides ont déposé plainte dans un commissariat où une gendarmerie »
Les pannes de la justice ne sont pas moins dommageables, comme l’illustre le meurtre d’Éléonore, premier féminicide de l’année 2022. « Cette jeune militaire avait déposé une plainte à la suite de deux épisodes de violences graves de son ex-compagnon auprès de la gendarmerie de Lorient en août 2021. L’affaire devait être jugée en janvier 2022. Entre-temps, la victime n’a fait l’objet d’aucune mesure de protection alors même que l’homme qu’elle accusait avait été révoqué de l’armée pour alcoolisme et violences à l’égard de ses collègues et avait été condamné pour conduite en état d’ivresse, raconte Me Steyer. Éléonore a de nouveau déposé une plainte en octobre 2021 à la suite de violences gravissimes qui se sont déroulées devant trois témoins, eux-mêmes violentés par cet homme. Elle avait même été laissée pour morte ! L’homme aurait dû être déféré en comparution immédiate et incarcéré. À tout le moins, la victime aurait dû bénéficier d’un bracelet anti-rapprochement. Or, l’auteur ne s’est vu notifier qu’une simple interdiction de la rencontrer. Il tuera son ex-compagne de plusieurs coups de couteau dans la nuit du 1er janvier 2022. Dans cette affaire, les services de gendarmerie ont parfaitement réagi, les failles proviennent en revanche de l’institution judiciaire qui n’a pas su protéger la victime », regrette l’avocate.
Celle-ci milite en faveur d’une meilleure prévention des violences et d’une aggravation des peines. Elle plaide aussi pour un renforcement des effectifs de police et de justice. « 40 % des victimes de féminicides ont déposé une plainte dans un commissariat où une gendarmerie » rappelle-t-elle. Comme en matière d’antiterrorisme ou d’infractions financières, il faudrait selon elle créer un pôle composé d’un procureur, d’un juge des enfants et d’un juge aux affaires familiales spécialisés. L’avocate appelle également de ses vœux la mise en place d’un baromètre de la dangerosité et une utilisation plus systématique du « Téléphone grand danger » et du bracelet anti-rapprochements. « Il n’y a que 1 200 bracelets pour quelque 220 000 plaintes ! » déplore-t-elle.
Pro bono
Engagée et courageuse, Isabelle Steyer a aussi la défense généreuse. 20 % de ses dossiers le sont en « pro bono ». Le cabinet a, l’année dernière, défendu aux assises de Lyon la famille de Bernadette Reby, broyée contre un mur par la voiture de son mari. Il assiste aussi gratuitement des étudiantes agressées sexuellement par leurs professeurs et des femmes violées par leurs médecins. « La commission d’enquête disciplinaire et l’Ordre des médecins ne prévoient pas d’aide juridictionnelle, car ce ne sont pas des juridictions », explique Me Steyer.
C’est dans sa robe noire, tranchant avec sa longue chevelure blonde que cette quinquagénaire au regard clair se sent le plus à l’aise. « Le quotidien d’avocat, c’est chaque jour une nouvelle histoire. L’audience, c’est une alchimie. On ne plaide pas à Nice comme on plaide à Amiens. On ne plaide pas pour une femme de cultivateur comme pour une femme de médecin. Nous devons faire preuve d’une grande créativité », dit celle dont la vocation est née dans l’arrière-boutique de sous-vêtements féminins de sa mère. « Après l’école, lorsque je faisais mes devoirs, j’entendais les confidences des clientes qui se déshabillaient, je voyais leurs bleus, j’entendais leurs mots et leurs souffrances. J’ai pris conscience des violences qu’elles subissaient. La nécessité de les défendre s’est imposée à moi comme une évidence. »

