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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

5 Sep. 2011

Le Point

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JURÉ D’ASSISES – « Pour moi, le doute persistera toujours au-delà du jugement »

Publié le

5 Sep. 2011

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Tirée deux fois au sort, Ingrid a siégé comme jurée dans des affaires de meurtres.

Les deux affaires de meurtres vécues par Ingrid* ont laissé dans sa mémoire une empreinte indélébile. Dans les deux cas, l’accusé niait les faits. Le premier a été jugé non coupable de meurtre, mais coupable de violences en récidive. Le second, auteur présumé d’un parricide, a été déclaré coupable, mais non responsable en raison de troubles psychologiques liés à une pathologie schizophrène.

Qu’avez-vous appris durant ce procès, sur vous et sur les autres ?

Que je vivais à des années-lumière de cette violence. Me retrouver parmi ces jurés à écouter l’exposé des faits ayant mené au procès a d’abord été un choc, car j’avais l’impression de ne pas vivre dans le même monde que celui des accusés. Mais je me suis aussi rendu compte que cette violence quotidienne est malheureusement cachée en chacun de nous et que l’on n’a guère évolué depuis les temps bibliques. Mes activités m’ont paru bien décalées face à cette violence qui est une constante de l’humanité.

Il y a violence et violence…

Oui, celle que nous avons eu à explorer relevait d’une violence quasi primitive, sans doute quotidienne et finalement, directement ou indirectement, fatale. Les faits se sont déroulés dans un milieu très fermé, de type clanique, n’ayant pas su trouver ou accepter d’aide extérieure, au point de favoriser une solidarité de la famille de la victime avec le meurtrier présumé…

Qu’est-ce qui a compté le plus pour les jurés ?

Certains jurés se sont montrés très attentifs aux conséquences que le jugement aurait sur la vie des enfants de l’accusé. Nous étions sur ce point très divisés. Concernant la pathologie psychiatrique, on se sentait assez peu compétents pour émettre un avis malgré l’éclairage des expertises scientifiques. C’est finalement le bon sens et l’expérience individuelle de chacun qui nous ont guidés pour prendre une décision.

Juger, c’est difficile ?

Intimement, je pense qu’on n’a pas à juger. Je trouve terrible qu’un ensemble de personnes décide de la vie d’une autre. Ce n’est pas parce qu’on est tiré au sort que l’on se sent capable d’émettre un jugement… D’ailleurs, le premier jour, on est dégoûté, on sent qu’on n’a rien à faire là, puis on reprend le dessus, on écoute les gens. C’est la collégialité qui nous libère de ce sentiment d’incapacité de départ.

Comment avez-vous appréhendé la notion d' »intime conviction » ?

C’est une notion différente de la neutralité, et ce n’est pas non plus exactement l’impartialité. Pour se forger cette « intime conviction », on a tous recours à des expériences structurantes de nos vies. Mais certains n’y parviennent pas, comme ce médecin qui, intimement, était programmé pour ne jamais condamner, comme s’il s’était fait un serment de vie identique à son serment d’Hippocrate. Il a sans doute vécu une expérience très éprouvante au regard de sa vie, entièrement dédiée à venir au secours des gens. Il a failli se trouver mal mais, comme l’aspect médical était important dans la compréhension des faits, il a fait l’effort de rester.

Le temps judiciaire vous a-t-il suffi pour forger votre conviction sur ce temps bien plus long dans lequel s’inscrit le crime ?

Les jeux sont préparés pour ce temps, l’accusé, s’il veut nier, va se préparer à le faire dans ce temps. On a perçu des contradictions, mais ce temps limité n’a pas toujours permis de les retravailler jusqu’à les élucider totalement. Ce temps donne aussi un rythme qui se superpose à celui que donne la présidente dans sa conduite de l’audience. Il est géré de façon « théâtrale », sans aspect péjoratif. Il faut, en effet, un rythme qui permette la circulation des informations, toutes orales pour les jurés, et qui tisse ce lien d’humanité entre les personnes de la salle et le panel qui compose la cour.

Les jurés vous ont-ils semblé plus sévères ou plus inflexibles que les magistrats ?

On dit que les magistrats sont laxistes, or c’est le contraire. Quant aux jurés, ils ont parfois tendance à être plus sévères que les magistrats. Ce sont ceux qui ont connu une ascension sociale au prix d’efforts et d’obstacles qui sont le plus à cheval sur le respect de la paix sociale. Pour certains, la prison est inutile ; pour d’autres, elle est indispensable. La mixité des jurés apporte un vrai plus, et chacun remplit sa mission avec beaucoup de sincérité.

Êtes-vous sortie de là en vous disant : je connais la vérité ?

C’est curieux que l’on parle à ce point de vérité dans la justice ! J’ai eu l’impression de revivre le film de Kurosawa « Rashomon ». Je suis sortie de ces procès avec des doutes. D’autant que, dans les deux cas auxquels nous étions confrontés, la victime n’était plus là pour donner sa version. Même si l’avis rendu, conforté par de nombreux éléments, a été que l’accusé avait tué son père, le fait que, durant le procès, il a continué à nier a laissé persister un certain doute dans ma tête. Pour moi, le doute persistera toujours, au-delà du jugement.

Et si c’était à refaire ?

Après la première affaire, on a envie d’être tiré au sort pour la seconde. Mais ça doit s’arrêter. Ce n’est pas notre métier. Il est d’ailleurs heureux que la loi fasse que les citoyens jurés ne s’attribuent pas eux-mêmes la mission de juger, même une seule fois !

* Le prénom a été modifié