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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

6 Mai. 2011

Le Point

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"La fable du ricochet", un livre qui questionne les liens de parole

Publié le

6 Mai. 2011

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Le « meilleur agitateur d’idées juridiques » a été récompensé le 5 mai 2011 par le jury du prix Debouzy.

« Penser à deux concombres dans un réfrigérateur en plein été. Puisqu’ils sont deux, il faut sans doute penser à leur relation plutôt qu’à chaque concombre pris isolément. C’est ce que nous avons tenté de faire avec les liens de droit à partir du mot ricochet« . Voilà qui donne le ton des 312 pages de La fable du ricochet, publié aux éditions Mare & Martin. Son auteur, Emmanuel Jeuland, professeur de droit privé à l’université Paris I Panthéon Sorbonne, a été élu le 5 mai « meilleur agitateur d’idées juridiques » par le jury 2011 de la première édition du prix Debouzy , créé en hommage à la liberté de ton de l’avocat Olivier Debouzy, décédé l’année dernière. « Le jeu du droit se joue à trois, le jeu religieux se joue à deux et qu’est-ce que le jeu d’un concombre solitaire sinon la conscience ? » s’amuse le professeur François Terré, membre du jury et ambassadeur de l’ouvrage.

« On avait perdu de vue que la société était d’abord un ensemble de rapports symboliques de parole qu’on appelle des liens de droit », souligne l’auteur. Lien de voisinage, lien conjugal, liens de travail, liens de filiation, etc., les rapports de droit structurent l’individu, le groupe et la société. Toute atteinte au lien de parole représente un danger. C’est par exemple le cas de la biométrie, qui fait que l' »on est reconnu non plus par des mots mais par sa peau ou son oeil ».

Soubresauts

Les liens de droit tressent le tissu social au point que « la crise du lien social n’est en réalité qu’une crise des liens de droit ». Et la crise financière illustre parfaitement cette logique. « Quelques rapports de droit mal ficelés par des prêts accordés sans véritable contrôle et dilués dans des instruments financiers exempts de responsabilité contractuelle ont eu des effets ricochets sur la planète entière », note l’auteur. Qui prédit : « Il est possible que le droit disparaisse… » Remplacé par quoi ? « La technique : la règle de droit interdisant de conduire sans ceinture se concrétise par une alarme fabriquée par une société privée », illustre l’auteur. Qui annonce aussi le remplacement du droit et des liens de parole par la « communication » et les règles de « management ».

« Le lien est le symbole des symboles, le symbole de ce qui unit et de ce qui coupe. Ce n’est pas pour rien que l’origine du mot symbole, symbolon, est l’image d’un lien entre les hommes », écrit l’auteur. Lequel ne se contente pas de mettre les points sur les « i » du mot lien. Il ricoche d’Hannah Arendt à Claude Lévi-Strauss, de la chanson de l’oiseau au jugement de Salomon, de Freud à Derrida, déclinant les liens de droit en figures géométriques, paraboles et symphonies sémantiques. Bref, l’ouvrage attrape le lecteur par tous les pores. Et le tire vers le haut, ouvrant un espace de réflexion inédit sur l’identité et son pendant social, la reconnaissance. « Le lien réside dans l’espace, cette juste distance qui permet à deux individus de rester autonomes et libres. En revanche, la fusion crée l’inceste, les pratiques anticoncurrentielles et la violence », résume l’auteur. Bref, cet ouvrage n’a de juridique que le prétexte justifiant ce voyage au long cours, de ricochet en soubresaut. Bonne traversée !