
Le réchauffement climatique et les comportements débridés sont une préoccupation majeure, s’inquiète l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la marine.
«La mer est un espace de rigueur et de liberté », disait Victor Hugo. La réalité est tout autre. Les océans, qui occupent 71 % de la surface du globe, deviennent des espaces sans foi ni loi, théâtres des nouveaux conflits de souveraineté que l’intensification des phénomènes climatiques ne fait qu’encourager.
« L’ordre mondial s’effondre à grande vitesse. Les garde-fous qui tiennent encore face au désordre croissant ne sont plus très nombreux », déplore l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la marine, invité du Paris Legal Makers, qui se tiendra le 6 décembre au palais Brongniart*. Interview.
Le Point : En quoi le changement climatique est-il un défi majeur pour les océans ?
Pierre Vandier : Le changement climatique a des conséquences multiples sur les océans, gagnés par l’intensification de la violence des phénomènes naturels. Certaines sont d’ordre biologique, océanographique ou géographique : réduction du zooplancton et de la biodiversité au sens large, prolifération d’algues, déplacement de certaines espèces de poissons, réchauffement de l’océan, élévation du niveau des mers, modification des courants, fonte des glaciers et de la banquise, recul du trait de côte du fait de la montée des eaux. D’autres sont associées à des réactions biochimiques, notamment l’acidification des mers et la réduction du taux d’oxygène contenu dans l’eau de mer.
Ces phénomènes naturels, dont la tendance à l’augmentation est avérée, auront des conséquences logistiques fortes, comme la modification des ports due à la montée des eaux, la perturbation du fonctionnement des bases aériennes en raison du changement de direction des vents dominants et la perte de rendement des systèmes de propulsion des navires du fait du réchauffement de l’eau et de la multiplication des algues, qui affecteront aussi leurs opérations de maintenance.
Aujourd’hui, l’enjeu est aussi géopolitique ?
Ces phénomènes auront en effet de nombreuses répercussions géopolitiques : déplacements de populations humaines face à la hausse du niveau de la mer ou à la suite de crises alimentaires, augmentation de la pêche illégale, compétition pour la maîtrise des espaces littoraux et des fonds riches en énergie. S’y ajoutent les tensions interétatiques générées par les désaccords concernant l’établissement de normes environnementales, comme le montre l’exemple de l’Antarctique. Ce continent, protégé par le traité de 1961, est supposé receler de nombreuses ressources minérales et halieutiques. Alors que l’Europe et l’Amérique du Sud plaident pour la création d’aires maritimes protégées supplémentaires dans la région, Pékin et Moscou s’y opposent.
Quels moyens la marine nationale déploie-t-elle pour faire face à ces menaces et pour préserver la sécurité environnementale ?
La sécurité environnementale est une préoccupation majeure de la marine nationale depuis des années, notamment depuis la marée noire engendrée par le naufrage de l’Amoco Cadiz en 1978 au large de Portsall. Avec l’action de l’État en mer, la marine a mis en place une organisation éprouvée pour lutter contre les pollutions et protéger l’environnement marin, en s’appuyant sur toutes les administrations compétentes, coordonnées par le préfet maritime en métropole ou le délégué du gouvernement outre-mer.
Cinquante-huit sémaphores sur nos côtes métropolitaines participent au dispositif d’alerte permanent. Dès que les unités naviguent ou survolent la mer, elles sont en mesure de détecter une pollution. Les officiers de marine commandants de navires ou d’aéronefs sont habilités à constater une infraction de ce type.
D’autres unités sont dédiées à la lutte contre les pollutions, comme le Ceppol (Centre d’expertises pratiques de lutte antipollution), qui définit les matériels nécessaires, forme et prépare ses équipes à intervenir en cas de sinistre, ou encore les Abeille (remorqueurs d’intervention, d’assistance et de sauvetage), qui permettent de porter assistance aux navires en difficulté et de prévenir les sinistres, affrétées par la marine, les bâtiments de soutien et d’assistance affrétés (BSAA) spécialement équipés pour lutter contre les pollutions et, enfin, les bâtiments de soutien et d’assistance métropolitains et d’outre-mer.
Deux exemples récents : au large de la Corse en juin dernier, une pollution aux hydrocarbures a été confirmée par un Falcon 50 de la marine et deux bâtiments d’assistance ont chaluté, pompé et brassé les nappes. En Polynésie, lorsqu’un palangrier chinois s’est échoué dans la nuit du vendredi 23 juillet 2021 sur un atoll à 365 milles nautiques de Tahiti, les moyens de la marine ont permis de sauver l’équipage, de récupérer les milliers de litres d’huile restés dans des fûts sur le pont et de ramasser les 10 mètres cubes de déchets éparpillés autour de l’épave.
La France s’est également dotée d’une stratégie pour les aires protégées au début de l’année 2021. Son objectif est de former une politique coordonnée pour l’ensemble des aires protégées, dont les aires marines, en France métropolitaine comme dans les outre-mer.
Enfin, en prenant, pour la France, la présidence de l’IONS* en juin dernier, j’ai demandé que soit intégrée la problématique de la sécurité environnementale dans toutes les études produites par les groupes de travail du forum.
Face à l’affirmation de la souveraineté maritime de nouvelles puissances navales, la mer est-elle encore un espace commun ?
Certains acteurs n’hésitent plus à imposer leur loi dans leurs zones maritimes proches, à chercher des ressources dans des fonds marins qui ne sont pas placés sous leur souveraineté, à saboter discrètement des navires de commerce ou encore à territorialiser des îlots qui ne leur appartiennent pas. Ces comportements décomplexés tendent à transformer la mer, espace commun à tous régulé par le droit international, en une jungle où tous les coups sont permis.
Cette régression générale du respect du droit et la multiplication des comportements débridés sont une préoccupation majeure, qui dépasse les enjeux maritimes et s’étend à l’ensemble des espaces communs (comprenant la mer, l’espace exo-atmosphérique et le cyberespace). L’ordre mondial s’effondre à grande vitesse. Les garde-fous qui tiennent encore face au désordre croissant ne sont plus très nombreux.
La France, puissance d’équilibre, cherche à faire valoir son attachement au multilatéralisme, au respect du droit international, à la liberté de circulation dans les espaces communs. Elle partage cette ambition avec autant de nations que possible. C’est ce que nous nous appliquons à faire en mer, à notre niveau militaire, avec nos partenaires en Indopacifique et ailleurs.
* Indian Ocean Naval Symposium : forum réunissant la quasi-totalité des marines militaires de l’océan Indien

