PORTRAIT. Andrea Pinna fait cavalier seul en continuant de s’impliquer dans les dossiers russes. Qu’est-ce qui motive cet électron libre du barreau ?
«Être dans le vent, c’est avoir un destin de feuille morte », disait le philosophe Gustave Thibon. C’est plutôt le destin d’aventurier qu’a choisi Andrea Pinna, « l’un des rares avocats au monde » à continuer de prodiguer ses conseils à la Fédération de Russie depuis le début de l’offensive en Ukraine, le 24 février 2022. Cette décision, parfaitement assumée, a néanmoins conduit l’élégant Milanais de 47 ans à renoncer à son poste prestigieux d’associé gérant du cabinet d’affaires international Foley Hoag, qui l’avait embauché en 2018 pour son expertise en contentieux et en arbitrage international. Lorsque la maison mère de Boston a décidé de couper les ponts avec la Russie, Andrea a émis une voix dissidente. « J’étais très bien intégré dans ce cabinet où j’avais mes pantoufles, mais il n’était pas question d’abandonner mon client », tranche-t-il.
D’autant que ledit « client » tient une place de choix dans l’activité de Me Pinna. Celui-ci s’est forgé une solide réputation avec l’affaire Ioukos, du nom de l’ancienne plus grande compagnie pétrolière russe (absorbée par la société d’État Rosneft). Dans ce dossier à multiples rebondissements dont il s’occupe depuis 2015, et donc après que la Russie a été condamnée par la Cour d’arbitrage de La Haye (Pays-Bas) à verser 50 milliards de dollars aux actionnaires de Ioukos pour les avoir expropriés (condamnation non encore définitive), il est plus particulièrement chargé des dizaines de procédures de saisies d’actifs liées à l’exécution de la sentence en France, qu’il a jusqu’à présent contestées avec succès. L’une d’entre elles concernait la cathédrale orthodoxe russe Sainte-Trinité en fin de construction. « C’est la première fois que les juges français ont, à ma connaissance, reconnu l’immunité diplomatique en se fondant sur le “droit de chapelle” qui est un ancien privilège de droit international conférant à un ambassadeur la possibilité de faire construire une Église pour ses fidèles en territoire étranger », se félicite Me Pinna.
« Bagarreur et imaginatif »
Ce n’est donc pas à ce stade qu’il lâchera cette affaire tentaculaire. « Andrea est fidèle dans la durée, c’est une qualité rare dans un univers très court-termiste. Il ne se laisse pas dicter sa conduite par l’air du temps. Sa personnalité marquée, qui est tout le contraire d’un profil lisse, explique une partie de son succès dans le contentieux arbitral », témoigne Jean-Daniel Bretzner, associé du très réputé cabinet Bredin Prat dans lequel Andrea a travaillé en tant que collaborateur pendant deux ans. Une autre sommité du barreau, Jean-Michel Darrois, auprès de qui Me Pinna s’est formé comme avocat, en 2007, se souvient quant à lui d’un excellent juriste, « bagarreur et imaginatif ». « Il a une perception extrêmement fine des dossiers, c’est l’un des rares avocats que je connaisse à travailler avec autant de plaisir et de conviction, c’est un passionné », complète Raphaëlle Haïk, avocate chargée de l’équipe « contentieux » du cabinet Pinna Legal en cours de constitution.
Sans ces qualités et ses victoires remarquées dans des affaires sensibles, Andrea Pinna ne se serait pas fait un nom dans le monde très élitiste de l’arbitrage international. Faire cavalier seul au barreau en continuant de s’impliquer dans les dossiers russes entamera-t-il sa renommée ? Cela ne lui cause aucun état d’âme. Pour lui, les droits de la Défense avec un grand « D » se jouent de la morale. « Les entreprises qui ont rompu leurs relations avec la Russie avaient une réputation à défendre, pas moi. Céder aux pressions politiques, a fortiori injustes, mélanger sa mission d’avocat et la politique, c’est faire l’amalgame entre l’avocat et la partie qu’il défend », plaide-t-il. Pour preuve, « les conseils de Lafarge, accusée de financer le terrorisme en Syrie, n’ont pas pour autant abandonné leur mission ». C’est ce courage sans faille, reflet d’une grande indépendance d’esprit, qu’encensent plusieurs de ses confrères. « En allant jusqu’au bout de son combat, Andrea se comporte comme un véritable avocat, au risque d’affronter la vindicte populaire », relève Me Bretzner.
Clause de conscience
Il n’est donc pas question pour Me Pinna, qui a aussi conseillé la République démocratique du Congo, l’Équateur ou le Togo dans des arbitrages d’investissement, de se défiler en invoquant sa clause de conscience. « Qui sommes-nous pour juger que tel État est plus immoral que tel autre ? Quand on regarde autour de nous, Guantanamo, la peine de mort, l’interdiction d’avorter, etc. : aucun État n’est irréprochable ! » Et de rappeler que d’autres que lui, notamment des entreprises pharmaceutiques, poursuivent sans scrupule leurs activités en Russie. C’est avec cette même assurance, chevillée à la robe, qu’Andrea continue de traiter ses autres dossiers russes, en particulier deux procédures d’arbitrage d’investissement concernant une mine de charbon en Sibérie et un réseau électrique en Crimée. « Dans ces affaires, entreprises sur le fondement de traités bilatéraux de protection des investissements, des sociétés se présentent comme des investisseurs étrangers en Russie et allèguent que l’État aurait exproprié leurs investissements, ce que nous contestons bien entendu. »
Parmi ses récents faits d’armes, il a obtenu l’annulation de la sentence arbitrale qui avait condamné la Russie à payer plus d’un milliard de dollars à une banque ukrainienne (Oschadbank) possédant des succursales en Crimée, au titre de l’indemnisation des pertes causées par « l’annexion » (que certains juristes qualifient d’« adhésion ») de la péninsule en mars 2014. L’arbitrage qui s’était tenu à Paris avait conclu que la Russie, après avoir nationalisé les actifs de Crimée d’Oschadbank, avait violé l’accord bilatéral avec l’Ukraine sur la protection mutuelle des investissements.
L’Ordre de l’Amitié
De Vladimir Poutine, Andrea retient ce souvenir immortalisé sur une photo que l’on trouve sur le site du Kremlin : sa décoration de l’ordre de l’Amitié, en mai 2019, en même temps que Gianni Infantino, président de la Fifa, qui avait organisé la Coupe du monde de football en Russie en 2018. Il avait pour l’occasion appris en russe le texte de ses remerciements. « L’examen de l’affaire [du Centre russe du Quai Branly à Paris] devant les tribunaux français n’a pas été facile, mais, grâce au travail bien coordonné d’une équipe d’avocats russes et occidentaux, la justice a été rétablie. Dans ces circonstances, l’ordre de l’Amitié a pour moi une signification particulière », a-t-il notamment souligné.
Ce défenseur opiniâtre, armé d’une volonté de fer, chérit la France où il a obtenu un doctorat de l’université d’Assas sur « la mesure du préjudice contractuel », un travail très exigeant salué par la doctrine. Andrea « aime la finesse du raisonnement juridique, la spéléologie du droit », qu’il a aussi exploré en se formant dans des universités néerlandaises (Rotterdam et Tilburg) et en travaillant avec la commission von Bar sur le Code civil européen. Une nouvelle page s’ouvre dans sa vie d’avocat. Sa boutique Pinna Legal s’étoffe progressivement pour espérer regrouper huit avocats d’ici à 2023.
À ses heures perdues, ce père épanoui de quatre garçons joue aux échecs et lit Balzac. « J’aime les longues descriptions, notamment celle de la ville d’Angoulême dans Illusions perdues. » C’est aussi l’empreinte du droit sur la nature humaine qui l’émeut. « Le droit, dans Balzac, est extraordinaire ! Il y a des passages magnifiques sur les successions, sur la façon dont les règles de la dévolution successorale façonnent les comportements humains », note cet amoureux du droit… et de la vie.

