ENTRETIEN. Véritable immersion dans la vie d’une parquetière, « Dans les yeux du procureur » donne à voir une justice sensible, généreuse et optimiste.
Incarner « l’Accusation ». C’est le « métier » que Jeanne Quilfen (pseudonyme) a choisi il y a une dizaine d’années, à la sortie de l’école de la magistrature. Depuis, Léane, Dimitri, Romain, Ewan et les autres peuplent son quotidien de substitut du procureur au sein de différentes juridictions.
Incestes dans le huis clos familial, meurtres sordides, bébés secoués, trafics de stupéfiants, vols avec arme, abus de faiblesse, conflits conjugaux, etc., Jeanne enchaîne les semaines marathons parsemées de nuits blanches. La trentaine de chroniques rassemblées dans son livre Dans les yeux du procureur(1)couvrent l’entière palette des infractions dont elle retrace la genèse et dévoile l’issue judiciaire. Elle dépeint, avec des mots simples et dans un style dépouillé, les trajectoires singulières et les destins brisés d’êtres enlisés dans la délinquance. Elle pointe les supercheries des vieux routards du tribunal correctionnel, mutiques ou forts en gueule.
Sa plume sensible et humaine décrit les séquelles irréversibles d’adolescents tombés dans le crack ou la prostitution, s’attarde sur les misères de Nadège, femme violentée qui noie ses dernières chances dans de mauvaises bières, s’étonne de la déconcertante passivité d’un « vieillard » condamné à deux reprises pour viol sur mineur, ou déplore les traumatismes d’Isabelle, 25 ans, marquée au fer rouge par les abus sexuels de son père lorsqu’elle avait 8 ans…
Avec autant de sincérité que de pudeur, l’auteure nous livre son ressenti des scènes de crime et des interrogatoires, ainsi que de précieux détails des débats judiciaires, nous rendant un peu juges malgré nous. Entretien.
Le Point : Vous êtes devenue procureur, en quelque sorte avocat de la société. Pourquoi ce choix ? Pour être au plus près du terrain ?
Jeanne Quilfen : En entrant à l’école de la magistrature, je voulais être juge d’instruction, une fonction très convoitée par les futurs magistrats en raison de la nature et de l’importance des affaires qui lui sont confiées. Mais durant ma formation, j’ai eu un coup de cœur pour les fonctions du parquet. Le procureur a cette particularité d’être en première ligne, de se rendre sur les scènes de crime et de délinquance, et de prendre la parole à l’audience. J’aime aussi travailler en équipe, notamment avec les enquêteurs de police et de gendarmerie. Ce côté « adrénaline », on ne le retrouve dans aucune des fonctions du siège. La contrainte, qui en est aussi la contrepartie, ce sont les nuits sans sommeil lorsqu’on est de permanence…
Ces nuits sans sommeil, et ces scènes de crime durant votre permanence, vous en relatez plusieurs. Qu’est-ce qui vous a incitée à écrire ce livre, et pourquoi avoir choisi l’anonymat ?
Au départ, j’avais créé un compte Twitter (SirYesSir29) pour suivre les live tweets du procès de Charlie Hebdo. Je me suis rendue compte du fait que les médias avaient une vision trop partisane et caricaturale de la justice. J’ai voulu éclaircir les choses, de manière concrète et pédagogique sur mon compte Twitter, afin de livrer un portrait plus nuancé de la justice. Et j’ai prolongé l’expérience en écrivant un livre…
J’ai souhaité rester anonyme par discrétion déontologique vis-à-vis des affaires citées, pour éviter que les personnes ne se reconnaissent, et afin de ne blesser personne. De plus, ma personne importe peu, mon but étant de parler de l’institution à laquelle j’appartiens, d’en dévoiler les rouages.
Est-ce une façon d’impliquer les lecteurs dans l’acte de juger, une mission aussi délicate que complexe, parfois surdimensionnée par rapport aux capacités humaines ?
Ce n’est pas faux… Les gens se font une certaine idée de la justice dans leur « fauteuil » de spectateurs, mais lorsqu’ils y participent, par exemple en tant que jurés d’assises, leur regard change : ils prennent conscience de la responsabilité écrasante de juger. Cela nous rend humbles… Mon livre, c’est vrai, entend aussi montrer que la justice nous dépasse.
« Mon livre, c’est vrai, entend aussi montrer que la justice nous dépasse. »
La « colère » : cette émotion vous envahit à plusieurs reprises, notamment dans l’affaire de Romain, 22 ans, qui nie être l’auteur du meurtre terrifiant de Maryse, 89 ans…
Dans cette histoire, je dis que je suis en colère, mais ce n’est pas ce sentiment qui me guide. Parfois c’est du dégoût que je ressens. Ce serait d’ailleurs inquiétant de ne rien ressentir. Mais je dois l’avouer, avec les années, les affects s’émoussent, les émotions nous submergent moins, on s’habitue même à l’innommable…
Vous avez néanmoins ressenti une certaine « tristesse » en présence de Marion, lâchée par sa mère à l’âge de 11 ans, qui traîne comme un boulet sa vie d’errance et de drogue…
J’ai même ressenti un sentiment d’aberration… Mais cette femme était d’un optimisme forcené, elle montrait une force mentale incroyable pour remonter la pente, cet élan m’a beaucoup touchée… L’avantage, au parquet, est que l’on peut interagir avec les justiciables avec une certaine franchise, on peut parler de leur maladie, on peut leur dire qu’on a conscience de leurs problèmes personnels, il peut même nous arriver de leur avouer qu’on est touché par leur histoire sans pour autant occulter leur passage à l’acte…
Vous évoquez l’arrogance de certains auteurs ou leur manière dédaigneuse de s’adresser au juge, par exemple, ce meurtrier que vous surnommez « le boss ». Comment, a fortiori lorsqu’on est une femme, affronter la suffisance ou le machisme de ce type d’interlocuteur ?
Cet homme, que j’ai appelé Lenny, était habitué à être un prince partout. Le fait d’être une femme, jeune, et, au-delà de tout, le fait d’incarner le cadre, la limite, lui déplaisait, c’était même inaudible. Le procureur incarne la loi, comme on peut le dire en termes un peu caricaturaux en psychanalyse pour la figure du père. Quand on est à l’audience, cela se traduit parfois par des rapports un peu virils avec les prévenus, dont beaucoup n’ont jamais eu de cadre familial. Ce rapport de force est souvent accentué lorsqu’on est une femme, a fortiori une jeune femme comme dans mon cas. Je n’ai donc jamais réussi à entrer en interaction avec Lenny…
Après le dossier très douloureux de ce nourrisson mort après avoir été « secoué » par son père, vous demandez votre mutation et vous êtes nommée juge d’instruction (une fonction que vous occuperez trois ans). Vous héritez de 120 dossiers, vous découvrez « l’insomnie du juge d’instruction »… Qu’avez-vous ressenti à ce moment-là ?
Je suis passée d’une fonction anxiogène à une autre. L’instruction est une très belle fonction, mais la solitude du juge d’instruction est plus angoissante que les contraintes du parquet. Toute la réussite du dossier repose sur lui, il est sans filet au sens où certaines erreurs de procédure ne sont pas rattrapables, et s’il commet une erreur, c’est de sa faute… Cette solitude, c’est l’une des raisons pour lesquelles je suis vite retournée au parquet.
Parmi les affaires qui vous ont marquée pendant cette période, il y a celle d’Olivia, 8 ans, violée par son père, dévastée par ce secret qu’elle ne peut plus porter…
Je me suis retrouvée face à cette enfant, je me suis sentie impuissante face à son silence en audition, elle s’est enfermée dans son mutisme… Rien ne nous prépare à ce type d’entretien.
C’est presque une banalité de dire que les infractions sexuelles sur mineurs sont les affaires qui nous heurtent le plus. Mais, même un viol incestueux sur une fillette de 8 ans, on arrive à s’y habituer, on finit par l’intégrer comme possible. C’est plus ma manière de ne pas réussir à interagir avec elle qui m’a marquée que les faits en eux-mêmes.
« Ce métier, c’est l’apprentissage de la différence. »
On ne s’adresse pas de la même façon à un caïd, à une fillette violée par son père, à une femme prostituée, ou à un pédophile de 60 ans dans le total déni de ses actes. Ce métier, c’est un peu l’apprentissage de l’Autre ?
C’est l’apprentissage de la différence. Pour entrer en interaction avec une personne, qu’il s’agisse de suspects, de victimes ou de témoins, il faut se mettre à son niveau de langage et de compréhension du monde, et ça rend humble.
Comment expliquez-vous le déni dans lequel s’enferment certaines victimes, par exemple Nadia, gravement violentée par son compagnon, qui pique une colère noire après vos réquisitions de peine d’emprisonnement ?
Les violences conjugales sont souvent la résultante du mécanisme de l’emprise, une emprise telle que, comme le cas de Nadia, il est impossible de dénoncer son compagnon alors même que la victime est en grand danger physique. Nadia s’est d’ailleurs remise avec son compagnon après que celui-ci a purgé sa peine. Elle a replongé dans le cycle infernal de la violence, avec ses crises entrecoupées de lunes de miel, un cycle qui entraîne une perte de repères et de confiance en soi…
Est-ce un constat d’impuissance de la justice ?
Dans certaines situations, notre intervention est inutile, je dois l’avouer, les victimes sont enfermées dans un tel fonctionnement qu’elles « recherchent » des relations toxiques, et on a beau faire, avec les associations, les psychologues, quand car la violence est normalisée, il est impossible de s’en extraire, en tout cas pour un temps.
Identifier la « juste » peine, notamment dans des cas où, comme vous le soulignez à propos de Nicolas ou d’Ewan qui multiplient les infractions, toutes les peines ont été tentées, vous donne le « sentiment d’un immobilisme à pleurer »…
Commettre un acte transgressif quand on est adolescent pour s’affirmer, beaucoup de jeunes doivent passer par là. Ils reviennent souvent, mais un jour on ne les revoit plus sauf, hélas, un noyau dur. On découvre que ces mineurs qu’on a suivis, pour lesquels on a tout tenté, sont encore incarcérés. C’est en effet désespérant.
D’une manière générale, le procureur doit savoir doser et il est bien souvent difficile, surtout quand on démarre, de savoir où placer le curseur. Le procureur doit demander une sanction, punir étant la première fonction de la peine. Mais il doit aussi se dire qu’après cette peine, la personne doit être meilleure qu’elle n’était avant le passage à l’acte. Il faut donc trouver une peine qui punisse l’acte, répare le préjudice et permette à l’auteur de se réinsérer, une peine à la fois « utile » et comprise. Il est bien sûr très difficile de définir une peine qui soit pleinement satisfaisante à tous égards…
« Le procureur doit savoir doser et il est bien souvent difficile de savoir où placer le curseur. »
Le procureur est souvent associé à une image de partialité. Comment composez-vous avec cette approche ?
C’est une approche caricaturale et réductrice. On nous résume au grand méchant du procès, mais en réalité, je porte la parole de la société, je ne suis pas que l’accusation. C’est moi qui réclame la peine, mais on ne me donne pas une prime si je réclame beaucoup d’années de prison.
Le but est d’obtenir une peine juste, pas une peine qui fasse plaisir à telle ou telle victime. Permettre à celle-ci de se sentir reconnue en tant que telle ne doit pas être le but ultime de la tenue d’un procès. Il m’arrive de dire à une victime qu’il n’y en aura pas car il n’y a pas assez de preuves. Le parquet est le défenseur des libertés individuelles, il poursuit la même finalité que le juge du siège mais représente juste une autre facette de la Justice.
Comment vivez-vous la confrontation avec les avocats de la défense ?
Il y a une partie de jeu, un côté théâtral à l’audience, chacun est dans son rôle, ça fait partie du décorum dans le procès pénal. On s’affronte parfois très fort, ils peuvent me reprocher d’être sévère, mais après, on peut aller prendre un café ensemble. Nous sommes les deux facettes de la même pièce, on défend juste des intérêts différents.
« Quand je prends la parole au nom de la société, celle-ci inclut l’accusé ».
Vous dites que l’on ne peut pas être un « bon magistrat si l’on n’aime pas les gens », « le but ultime » étant « de les aider ». Comment conciliez-vous cette empathie individuelle avec votre mission de défenseur de la société ?
Quand je prends la parole au nom de la société, celle-ci inclut l’accusé. Certes, mon rôle est d’aider la victime à être reconnue comme telle, mais je dois aussi aider l’auteur, même si je demande une peine sévère, pour faire en sorte qu’il puisse réintégrer la société dans de bonnes conditions. Si l’on ne veut pas comprendre une personne qui n’a rien à voir avec nous, si l’on n’a pas ou peu d’intérêt pour autrui, il ne faut pas être magistrat.
Vous écrivez que votre métier, malgré la violence, la peur, la haine, la vengeance, la jalousie et autres démons qu’il décèle chez les individus, vous a donné plus foi en l’humanité qu’un autre aurait pu le faire. Un optimisme qu’il vous semble important de partager…
Parfois les gens s’en sortent, se relèvent, et parfois un peu grâce à ce que la justice a mis en place. Il y a beaucoup de mineurs qui multipliaient les infractions dont je n’entends plus parler. Il y a des victimes qui ont subi des choses indicibles, et qui vivent avec. On assiste à des phénomènes incroyables de résilience. Cela me rend optimiste, malgré tout. Je ne ferais pas ce métier si je n’avais pas cet espoir, cette conviction d’une véritable utilité de la justice tant pour les auteurs que pour les victimes.
1. Hugo Doc, septembre 2022, 284 p., 17,95 €.
EXTRAIT :
« Il est tard dans la nuit quand le téléphone de permanence retentit. Il n’a pas vraiment arrêté de sonner depuis que je suis rentrée du tribunal et je ne dors pas encore.
Je regarde Donnie Darko à peu près pour la neuvième fois et je décroche donc très vite, la voix à peu près claire.
« Madame le Procureur ? » Je reconnais la voix du chef du quart de nuit du commissariat de mon ressort, qui n’est pas du genre à m’appeler si tard pour une broutille.
« Oui, Commandant, bonsoir, Sir à l’appareil. »
Il a un mort sur les bras en pleine voie publique, juste devant une annexe de l’hôpital psychiatrique située en centre-ville. Des voisins ont affirmé avoir entendu un bruit très violent, comme une détonation. Deux équipages sont déjà sur place et lui-même est en train de s’y rendre.
Je grimace : « J’arrive » (…)

