Ils ont le feu sacré du combat judiciaire. Robin Binsard et Guillaume Martine livrent pour leurs clients une défense tous terrains, sur tous les fronts. Portraits.

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Un appel d’« Elon Musk » fait vibrer son téléphone. « C’est un client, une pointure du trafic de stupéfiants. » Guillaume Martine est, avec son associé Robin Binsard, un habitué des dossiers de grand banditisme, la face nord de l’alpinisme judiciaire. Son dernier fait d’armes ? Défendre l’un des commanditaires de plusieurs « home jackings », ces cambriolages ultraviolents commis en présence des occupants.
L’affaire a mobilisé huit journées d’audience tendues devant la cour d’assises du Haut-Rhin. « Les assises, c’est un marathon. Cela demande une attention de chaque instant, d’autant que l’on se sait observé par les magistrats et les jurés. » Son client, qui encourait trente ans de prison, s’en est sorti avec huit ans.
« C’est le résultat que j’espérais. Il a déjà fait quatre ans en détention, il devrait bientôt sortir sous bracelet électronique », confie ce père de famille de 35 ans, à sa « sortie du tunnel ». « Il faisait très chaud, les audiences se sont terminées tard et je travaillais chaque soir pour préparer les interrogatoires du lendemain. » La rançon de l’addiction au contentieux pénal.
Balkany, Durov, Orlinski… et le grand banditisme
Ce n’est pas dans les quartiers populaires de Paris que ces jeunes pénalistes qui totalisent 66 ans à eux deux ont élu domicile. C’est dans le cossu 7e arrondissement parisien. Sur une étagère de la spacieuse salle de conférences d’où l’on aperçoit le toit du Musée d’Orsay, le J’accuse d’Émile Zola côtoie un gorille de Richard Orlinski et deux masques africains, clins d’œil à plusieurs clients.
« Nous défendons essentiellement des accusés. J’ai rêvé de ce métier comme étant celui d’un défenseur et non d’un accusateur. Je me lève le matin en sachant que je vais me battre pour empêcher la société d’entraver la vie d’un homme ou d’une femme, de lui enlever sa liberté », revendique Robin Binsard.
Les quatre avocats et les trois élèves avocats de ce cabinet, né en avril 2020, enchaînent les dossiers sensibles mêlant enjeux médiatiques, juridiques et politiques Me Binsard a pris la relève des affaires « Balkany » après Éric Dupond-Moretti. « J’étais en prison quand j’ai connu Robin. C’est un avocat talentueux, il connaît ses dossiers dans les moindres détails, il plaide très bien et face aux magistrats, il sait se montrer à la fois ferme et modéré. Je peux l’appeler à n’importe quel moment, il est toujours disponible pour un conseil », témoigne l’ancien maire de Levallois. En octobre prochain, son avocat tentera, en appel, de faire lever la peine d’inéligibilité qui l’empêche de présenter aux municipales de 2026.
Le tableau de bord du cabinet affiche d’autres noms célèbres : l’ex-ministre Damien Abad (mis en examen pour une tentative de viol), l’artiste Richard Orlinsky (poursuivi pour blanchiment de fraude fiscale), le rappeur Maes (visé par une instruction pour assassinat), l’ancien Premier ministre de Côte d’Ivoire Guillaume Soro (impliqué dans une affaire d’enlèvement et de séquestration) et le magnat de la tech Pavel Durov dont ils avaient dénoncé, dans une tribune, le caractère liberticide des poursuites dirigées contre lui.
Grâce à une ficelle procédurale, les avocats ont, en juin 2025, conduit la chambre de l’instruction à assouplir l’interdiction de quitter le territoire français que la justice avait infligé au patron de la célèbre messagerie cryptée Telegram. Celui-ci peut désormais se rendre temporairement à Dubaï où il réside officiellement.
L’acquittement d’un client, « un moment de grande intensité »
Ce n’est pas la lumière médiatique qui dicte l’engagement du cabinet. Celui-ci met un point d’honneur à être du côté de ceux que la justice convoque, quels que soient leur nom et leur prestige. Chaque dossier bénéficie d’un égal investissement des ex-collaborateurs – et admirateurs – d’Emmanuel Daoud, s’agissant de « sauver la liberté et/ou l’honneur d’une personne ».
« Quand je plaide, c’est un moment de grande satisfaction, et le ressenti à l’écoute d’un verdict d’acquittement, ça dure deux minutes, mais quelle intensité ! » confie Robin Binsard avec des étoiles dans les yeux. Cette intensité, il l’a notamment ressentie lorsque, en janvier 2025, il a fait acquitter un Tchétchène condamné en 2019 à 18 ans de réclusion pour une double tentative de meurtre sur fond de trafic de stupéfiants. Une victoire confinant à l’exploit.
Mais le talent y est pour beaucoup. À l’audience, les associés habitent leur dossier avec justesse et autorité. « Du point de vue juridique, Me Binsard est souvent convaincant. Il sait manier l’ironie et a une belle aisance à l’oral ce qui le rend séduisant. Il montre les crocs tout en restant affable. Il n’est pas dans une démarche agressive ou d’attaques personnelles envers les magistrats comme cela arrive souvent. Il se garde d’être dans une défense “spectacle” pour plaire à ses clients et sait transiger quand il le faut. Cette intelligence sociale, c’est ce qui fait sa force », souligne Manuel Yasmineh, procureur à Nanterre (Hauts-de-Seine).
De la double tentative de meurtre au pénal boursier
Ce qui anime ces étoiles montantes du barreau, c’est l’alternance entre les dossiers de délinquance « ordinaire », qui impliquent « de se mobiliser en urgence pour y aller défendre un client au fin fond de la France », et le temps long des litiges complexes et des contentieux financiers.
« Le matin, on est au parloir à Fleury-Mérogis pour une double tentative de meurtre, et l’après-midi, on fait un Zoom avec la direction juridique d’un grand groupe », résume Me Martine. « Quand je suis empêtré dans un dossier de droit des affaires, j’ai envie de criminalité organisée, et quand j’ai terminé avec un trafic de stupéfiants, j’ai des envies de pénal boursier ou de trafic d’influence. Cela me permet d’avoir l’esprit plus frais. »
Ce grand écart permanent entre la réalité crue d’un viol et la sophistication intellectuelle d’un cybercrime en col blanc est aussi vécu comme une source d’enrichissement et de créativité. « Ces pratiques se nourrissent l’une l’autre : la technicité et la maîtrise de la procédure en droit pénal général sont d’une grande utilité en droit pénal des affaires. À l’inverse, la culture de la peine négociée des contentieux financiers peut utilement servir nos dossiers de pénal général. Nous proposons régulièrement au parquet des alternatives aux poursuites ou une CRPC [comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité, NDLR] afin d’éviter une audience longue et publique », développe Me Binsard.
Des Français « disparus » dans les camps syriens au proxénétisme
Aucune ligne du code de procédure pénale, aucune convention internationale, aucun article de la Constitution et des différents traités européens n’échappent à ces Lucky Luke en robes noires. Leur secret de fabrique n’est autre que l’excellence juridique, augmentée non pas d’une intelligence artificielle mais d’une inlassable pugnacité.
Toutes les pistes même les plus improbables sont explorées pour contester la légalité d’une procédure ou d’une technique d’enquête. Tenter l’impossible, faire feu de tout droit, ne rien lâcher : tel est leur mantra. Et ça paye ! Ainsi, les recours lancés contre le texte autorisant la captation des données numériques « EncroChat », ce réseau mondial de communications chiffrées piraté par les cybergendarmes pour intercepter les communications du crime organisé, ont abouti à une « victoire d’étape en France » et à une procédure pendante devant la Cour européenne des droits de l’homme.
Guillaume Martine et Robin Binsard ont même invité leurs confrères européens à s’inspirer de ces procédures pour contester l’usage des preuves dans leurs pays respectifs. Dans un autre registre, celui des Français détenus dans des camps secrets syriens, les avocats ont multiplié les recours à l’ONU pour dénoncer leur disparition forcée.
« On s’est battus pour faire rapatrier des enfants nés dans ces camps. On a saisi le comité des droits de l’homme de l’ONU et le groupe de travail sur la détention arbitraire de ces enfants dont le seul “crime” est d’être nés de parents ayant rejoint l’EI. Non, le crime n’est pas héréditaire », martèle Me Binsard.
L’audace est sans limite s’agissant d’éviter une condamnation. Pour la gérante de plusieurs salons de massage du sud de la France qui encourt dix ans de prison pour proxénétisme à la suite des prestations sexuelles vendues par ses employées, Me Binsard a déposé une QPC devant la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris.
L’objectif ? Démontrer que l’absence de définition légale de la prostitution contrevient au principe de clarté et de précision de la loi pénale, et, par ricochet, faire tomber l’incrimination de proxénétisme sur laquelle elle repose. « Quelle est la frontière entre le massage et la prostitution ? Ce n’est pas dit dans la loi. On ne peut pas reprocher à une personne d’avoir enfreint une loi pénale peu claire qui laisse une large place au subjectif, cela est contraire à l’esprit du droit pénal », plaide Me Binsard. Qui ne tente rien n’a rien…
Les personnages de fiction, cerise sur la plaidoirie
Autre terrain de « jeu » de ces trentenaires biberonnés au numérique : la cyberdélinquance. « Nous défendons un génie du phishing qui a réussi à brouiller les réseaux de la prison du sud de la France avec un appareil en aluminium. Une intelligence qui devrait se mettre au service d’une administration ! » relève Me Binsard.
Dans une affaire aux ramifications internationales, les avocats accompagnent le vendeur d’un bien immobilier – une des rares « victimes » du cabinet – dupé par de faux acheteurs et de faux notaires dans le cadre d’un montage en cryptomonnaies. « La commission de l’agent immobilier a été sécurisée sur une clé numérique. Le faux notaire a échangé cette clé contre une autre et a dissipé les fonds en quelques minutes », relate Me Martine. Les escrocs ont été incarcérés et une partie des fonds a été gelée à l’issue d’une enquête internationale devant déboucher sur un procès, en 2026.
Rompus aux ressorts psychologiques des procès, les avocats n’hésitent pas à puiser dans la littérature ou le cinéma nombre de leurs arguments rhétoriques. Des personnages de fiction, repérés chez Houellebecq, Dostoïevski ou Gary, sont une mine d’or pour déchiffrer la complexité humaine et déboulonner les idées reçues d’un juge sur le profil d’un accusé.
« L’idée est de faire comprendre aux magistrats, dont le mode de vie est souvent très décalé de celui de nos clients, que certains comportements ne sont pas des cas isolés », explique Me Binsard. Pour un chef d’entreprise accusé d’avoir réalisé des investissements à hauts risques en vue de déclencher une banqueroute et de dissiper les actifs de la société, ce stratège du verbe a convoqué Le Joueur [de l’écrivain russe Dostoïevski paru en 1866, NDLR]. Il a décortiqué le vertige du risque et la montée d’adrénaline, la fièvre addictive que procure la sensation de tout perdre.
Le temps de la respiration
Pour la mère d’un djihadiste accusée de financement de terrorisme à la suite de l’envoi de mandats Western Union auprès d’intermédiaires censés restituer les fonds à son fils en Syrie, Me Binsard a emprunté sa prose à Romain Gary : « J’ai expliqué ce qu’était l’amour inconditionnel et aveuglant d’une mère pour son fils, et j’ai obtenu une peine sensiblement inférieure aux réquisitions. »
Dans un dossier de trafic de stupéfiants où les juges avaient déduit des longs trajets en voiture de l’accusé qu’ils étaient destinés à transporter des produits stupéfiants, Robin Binsard a rappelé que « le personnage principal de Sérotonine [roman de Michel Houellebecq paru en 2019, NDLR] roulait sans but pendant des heures entre la France et Allemagne, tout simplement parce qu’il avait le goût de l’asphalte ». « J’ai montré que cette pratique, certes marginale, n’était pas isolée, et cela a joué dans la relaxe que j’ai obtenue », se réjouit l’avocat.
Après le prétoire, vient le temps de la respiration. Ces guerriers du droit savent s’extraire du monde pour digérer la densité humaine des dossiers et la charge émotionnelle des audiences. À ses heures perdues, Robin Binsard, passionné de culture nipponne, rêve du restaurant de street food japonaise qu’il ouvrira un jour.
Guillaume Martine se ressource dans des livres d’histoire et dans son cocon familial. Mais pour l’heure, « les moments d’audience, un témoin qui s’effondre, la partie civile qui fait un pas de côté, le juge qui change d’avis », ils ne sont pas près de s’en lasser.

