ENTRETIEN. La directrice de l’ENM veut inscrire davantage la magistrature dans la diversité de la communauté judiciaire et de la société.
Derrière les portes des salles d’audience, l’atmosphère est électrique. Divisés sur les réformes à venir, avocats et magistrats sont sous le choc de l’incident survenu au tribunal d’Aix-en-Provence au cours duquel un avocat a été expulsé manu militari. De quoi raviver la tension déjà vive entre les deux professions et creuser encore davantage le fossé entre les citoyens et l’institution judiciaire. Faut-il revoir la formation et le recrutement des magistrats ? Le dialogue constructif avec les avocats s’enseigne-t-il dès l’école ? Les réponses de l’ancienne vice-bâtonnière de l’Ordre des avocats de Paris Nathalie Roret, première avocate à être nommée à la tête de l’École nationale de la magistrature (ENM).
Le Point : Voilà six mois que vous avez été nommée à la tête de l’ENM qui est répartie sur deux sites, Paris et Bordeaux. Ressentez-vous de la défiance de la part des élèves magistrats ? Que révèle l’affaire d’Aix-en-Provence sur le climat de tension qui semble régner dans les tribunaux ?
Nathalie Roret : Une avocate à la tête de l’École nationale de la magistrature… Cela n’était ni attendu ni naturel. Certains ont pu le percevoir comme un symbole de défiance, pas forcément au sein de l’ENM, d’ailleurs. Pour ma part, je n’ai pas ressenti d’hostilité personnelle ou liée à mon statut d’avocate. Je suis arrivée là pour incarner le dialogue interprofessionnel, de la même façon que la nomination d’un magistrat à la tête de l’École française du barreau (EFB) est un gage constructif du dialogue entre magistrats et avocats. L’objectif est de faire en sorte de considérer le juge comme un interlocuteur et non un adversaire. La preuve qu’ils s’inscrivent dans ce dialogue, les élèves magistrats de la promotion 2020 ont choisi comme nom de promotion celui de Gisèle Halimi.
Sur « l’affaire » d’Aix-en-Provence, je pense qu’on ne peut pas en faire un symbole d’une lutte fratricide entre magistrats et avocats. Les magistrats qui président des audiences savent que, lorsqu’il y a un incident d’audience avec un avocat, il faut immédiatement appeler le bâtonnier. Aix-en-Provence est, en ce sens, l’exception qui confirme la règle. Lorsque les usages sont respectés, les conflits s’apaisent.
Quels grands chantiers avez-vous mis en route ?
Ce qui m’a frappée, en arrivant ici, c’est le fait que les magistrats n’ont pas tous le même point de vue sur l’ENM. Cette école est un lieu important, c’est la matrice, le moment où ils sont nés magistrats. Ils ont en revanche des avis différents sur les chantiers à mettre en œuvre. J’ai donc lancé un audit, et cela m’a semblé d’autant plus nécessaire que la dernière grande réforme de l’ENM date de 2008. Il était donc temps de renouveler l’offre de formation !
La grande question est de savoir comment former un juge à horizon 2030 ? L’avenir de la justice se joue à l’ENM ! Comme me l’avait enseigné le bâtonnier Jean-René Farthouat, « le mouvement se trouve en marchant ». Pour moi qui suis une pragmatique, la méthode se résume en trois mots : confiance, collectif et créativité. C’est comme cela que j’arrive à définir des champs d’action.
J’ai également souhaité, dès mon arrivée, poursuivre le développement de l’interprofessionnalité – en formation continue – et de l’égalité des chances – en formation initiale – qui concourent toutes deux à inscrire davantage la magistrature dans la diversité de la communauté judiciaire et de la société.
« Certaines critiques ne sont pas fondées, je pense notamment à cet a priori de l’entre-soi, des juges alignés comme des « petits pois ». »
Avez-vous une méthode pour réconcilier les citoyens avec leurs juges ?
Cette défiance, nous devons tous, collectivement, l’assumer. Il me paraît important d’intégrer toutes les critiques et les analyser. Cela dit, certaines critiques ne sont pas fondées, je pense notamment à cet a priori de l’entre-soi, des juges alignés comme des « petits pois »…. Il faut savoir que beaucoup de « non-magistrats » peuplent les locaux de l’ENM. Il y a ici sept publics différents, comprenant notamment des juges consulaires, des conseillers prud’homaux, des magistrats à titre temporaire, des délégués du procureur, et depuis ce mois de mars, des experts judiciaires en charge d’évaluer le préjudice des victimes du terrorisme.
Il faut aussi savoir que 42 % des élèves de l’école sont issus d’une reconversion professionnelle (avocats, professeurs, policiers, éducateurs…). Il faut mettre en valeur leur diversité. Cela servirait la magistrature tout autant que son image auprès du public.
Le garde des Sceaux estime que la justice doit se montrer aux Français et propose de filmer et de diffuser les procès. Or, parfois, l’audience ressemble à un dialogue de sourds entre les prévenus et les magistrats…Comment allez-vous anticiper ce tournant médiatique ?
Les exercices de simulation d’audience devraient davantage être axés sur le savoir-être à l’audience, autrement dit, l’écoute active, la posture, l’attention à l’autre, le langage, le ton, la façon d’ajuster son mode de communication à ses interlocuteurs. Il faut aussi organiser des plaidoiries interactives pour savoir ce qui intéresse le plus le magistrat dans une plaidoirie. Il faut aussi se préparer à des audiences en visioconférence, qui se multiplient.
Concernant l’enregistrement des audiences, mon rôle en ma qualité de directrice de l’ENM sera de nous adapter à ce nouveau cadre, si et quand il est mis en place. Les magistrats devront bien évidemment être formés à cet exercice nouveau.
Dans l’ouvrage Rendre la justice, Jean-Christophe Hullin, président de cour d’assises à Paris, interroge avec ironie : « Faudrait-il que les jeunes “Rastignac” de juges, ceux que Brassens rappelait être faits de bois brut, passent un temps plus long comme stagiaires dans un cabinet d’avocats, histoire d’expérimenter l’humilité ou l’humiliation ? »
Le stage obligatoire en cabinets d’avocats est le stage le plus long : il dure 3 mois alors que le stage en pénitentiaire ne dure que 15 jours. Cela dit, pour bien se comprendre et apprendre à connaître les problèmes de l’autre, il ne suffit pas de rester assis l’un à côté de l’autre. Les enseignements apportés par des avocats, et l’intégration d’élèves avocats dans les promotions des auditeurs de justice dans le cadre de leur projet pédagogique individuel servent à nourrir le dialogue tout au long de la scolarité. Selon moi, il faut aller plus loin, et mettre en place des programmes de travail communs, comme nous avons commencé à le faire en formation continue sur les questions de droit économique. Par exemple, pour aborder la réforme de la justice pénale des mineurs, il serait pertinent de mettre en place des modules de formation regroupant tous les acteurs de cette matière (avocats, magistrats, éducateurs de la protection judiciaire de la jeunesse…) et de se mettre en situation.
« Ce qui attire les femmes qui entrent à l’ENM, c’est qu’elles se destinent à un métier de responsabilité. »
67 % des magistrats sont des femmes. Or les décisions de justice sont rendues au nom du peuple français, et un certain machisme semble perdurer dans la profession puisque seulement 27 % d’entre elles occupent des fonctions de chef de juridiction. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
J’ignore si cette faible représentation tient au machisme de la profession, mais il est en effet inquiétant de voir perdurer une telle disproportion. La magistrature est loin d’être la seule profession où on constate ce plafond de verre – les avocats ne sont pas épargnés. On considère parfois, à tort, que la féminisation d’une profession entraîne mécaniquement la féminisation des postes de direction. Ce n’est malheureusement pas le cas, et il faut alors faire preuve de davantage de volontarisme.
Car ce qui attire les femmes qui entrent à l’ENM, c’est qu’elles se destinent à un métier de responsabilité. C’est ce qui fait l’attractivité de la formation de magistrat. Une étude récente (Cefil) montre néanmoins qu’elles y recherchent moins le pouvoir décisionnel que leurs homologues masculins. Il nous faut travailler sur ce point, au-delà des freins plus structurels à ce type de fonction – mobilité géographique et valorisation des carrières linéaires qui désavantagent plus les femmes que les hommes.
C’est donc d’abord un sujet de ressources humaines, avant d’être un sujet de formation. Mais la formation peut encourager les vocations, accompagner les évolutions professionnelles, et ainsi accélérer les changements. C’est ce qu’essaie de faire l’ENM. En formation initiale, il s’agit d’abord de sensibiliser, de faire prendre conscience de l’importance de la question du genre dans le déroulé des carrières. L’essentiel se joue ensuite en formation continue, qui doit apporter des leviers concrets de transformation.

