L’avocate Sophie Obadia redoute que l’institution judiciaire ne devienne la caisse de résonance du débat sociétal, augurant d’une justice violente. Portrait.

Elle est avocate jusqu’au bout de l’épitoge, défend les « victimes » avec la même conviction que les « auteurs » et se garde de tout militantisme. Au contraire, Sophie Obadia, du haut de ses 25 ans de pratique du droit pénal, s’inquiète de la « nouvelle justice féministe » qui se mire dans les glaces déformantes du mouvement #MeToo. Dans les médias ou en privé, elle en pointe régulièrement les effets pervers. À propos des viols et agressions sexuelles sur mineures de 17 ans dont le chanteur Jean-Luc Lahaye est soupçonné, elle interroge : « La loi fixe la règle de la majorité pénale, mais est-ce au juge de définir la norme sexuelle ? »
Dans une tribune cosignée avec la philosophe et psychanalyste Sabine Prokhoris, publiée dans Marianne en décembre 2021, elle pointe, à propos des atteintes faites aux femmes, les dangers du « lexique militant » qui envahit l’espace public : « prédateur », « féminicide », « violence systémique », « patriarcat », « traumatisme », « emprise », « sidération »…
Mots détournés et raison du droit
Certains termes sont même détournés de leur sens et font l’impasse sur la preuve qui est au cœur du débat judiciaire, déplore Me Obadia. « Par exemple, le harcèlement sexuel a un sens juridique très précis, il implique la répétition d’actes tendant à obtenir une faveur sexuelle, il n’est donc pas équivalent aux insistances d’un lourdaud. » L’avocate, qui, pourtant, assiste des femmes abusées, comme la touriste canadienne violée par deux policiers, en avril 2014, dans les locaux historiques du 36 quai des Orfèvres (sous réserve de la confirmation en appel de la condamnation des auteurs à sept ans de prison), ne tolère pas davantage « le postulat du continuum » entre un comportement sexiste et une violence sexuelle.
Lorsque le poids des mots l’emporte sur la raison du droit, sa logique et ses classifications, l’édifice démocratique est ébranlé, faute d’égalité des armes. « Avec #MeToo et la libération de la parole, tout se vaut, l’authentique agression comme les méchantes rumeurs », s’indigne Me Obadia, qui a parfois le sentiment de se battre contre des moulins à vent. Le cabinet qu’elle partage depuis 2012 avec son mari et associé Mario Stasi mesure au quotidien les dégâts psychologiques du lynchage médiatique. « Je rencontre des hommes désemparés, déclassés, des hommes condamnés à la mort sociale. » L’un de ses clients, directeur de théâtre, a même dû abandonner son poste alors même que la plainte qui le visait a été classée sans suite.
« La lenteur judiciaire est devenue un fléau. »
C’est bien de cela qu’il s’agit : l’appareil judiciaire ne peut rivaliser avec l’artillerie lourde des réseaux sociaux. C’est ce qu’elle explique, en cet après-midi maussade de janvier, à son client accusé de harcèlement sexuel : « Des tas d’allégations souvent anonymes sont brassés dans des enquêtes journalistiques. Face à cette myriade de rumeurs, on a des moyens de défense limités. Il est temps que le législateur se saisisse de cette évolution délétère ! » En effet, lui explique-t-elle, ni la procédure de diffamation, ni l’atteinte à la présomption d’innocence, ni la dénonciation calomnieuse ne sont suffisamment efficaces pour lutter contre le lynchage sur la place publique. L’action en diffamation qu’elle va engager en son nom est la seule voie possible pour « réparer le déshonneur » qu’il subit. Mais cette procédure, très exigeante, n’est pas la panacée. « La chambre spécialisée dans les affaires de diffamation est toujours embouteillée et la lenteur judiciaire est devenue un fléau. Si la justice devient la caisse de résonance du débat sociétal, on se prépare à une justice très violente. »
Son client garde néanmoins la tête froide. « Si la justice n’est pas un rempart contre la loi de la jungle, à quoi sert-elle ? J’ai fait le choix avec vous depuis le départ de jouer la carte judiciaire au lieu de répondre par la voie médiatique. Je ne crains pas la justice, je la veux », réclame-t-il. Me Obadia le met néanmoins en garde : « La stratégie des plaignantes sera de noyer le débat dans des imputations d’ambiance. » Pas de quoi décourager l’avocate à l’intelligence distinguée. « Je ferai tout pour que le droit reprenne sa place », promet-elle. Une exigence qu’elle aimerait partager davantage avec les magistrats. Mais ce dialogue, qui autrefois était si naturel, s’est effiloché. « . Il y a une quinzaine d’années, j’allais voir le juge vers 13 h 30, on échangeait en confiance sur l’avancement du dossier. Depuis, on a créé le pôle financier, puis le pôle antiterroriste, où les juges sont quasi invisibles, et aujourd’hui, dans ce nouveau palais de justice anxiogène, on prend rendez-vous par mail et, parfois, on attend la réponse longtemps. Et elle est souvent négative. Nous, avocats, sommes en deuil de ces relations », regrette-t-elle.
Adrénaline
Par chance, Sophie Obadia a l’esprit combatif et tenace, une qualité qu’elle cultive depuis l’enfance. « J’étais déléguée de classe comme la quasi-totalité des avocats pénalistes. » Cette force de caractère saupoudrée de grâce, elle la tient tant de sa mère, historienne, que de son père, linguiste, appartenant tous les deux à l’Éducation nationale. Des parents « iconoclastes, versés dans l’art contemporain des années 1970 », sourit-elle. Elle aussi est férue de culture. Elle a démarré sa vie professionnelle en tant que journaliste pigiste au Figaro littéraire, ce qui lui a donné le goût de l’enquête et la précision du verbe. Son autre passion, c’est le théâtre, sur scène comme dans la salle. Mais elle l’avoue : le prétoire, où se joue le destin d’une vie, exerce sur soi une pression bien plus forte que la scène théâtrale. « Au théâtre, on est libre. Quand on plaide, on a son client dans le dos. » Une contrainte qu’elle transforme en force, portée par « l’adrénaline » de la bataille à livrer aux certitudes adverses qu’elle s’emploie à démolir. La fluidité de son éloquence, subtile, caractérisée par le sens du détail, loin d’une défense brutale et manichéenne, fait l’admiration de son collaborateur Joachim Bokobsa. « Sophie ne cherche pas à faire du misérabilisme ou du spectacle, mais à faire réfléchir et prendre de la hauteur. Elle a une grande empathie envers le client et arrive toujours à trouver l’angle qui à la fois va le servir et sera compris par les magistrats. »
« La vérité judiciaire change souvent de camp. »
Les subtilités de la procédure pénale, « très riche intellectuellement », Sophie Obadia les a acquises et éprouvées auprès du ténor Hervé Temime. Il acceptera de défendre avec elle l’ancien militaire au parcours chaotique Marc Petaux, un vrai marathon à l’issue duquel l’accusé, condamné à vingt ans de réclusion criminelle pour le meurtre d’une policière, sera acquitté en appel. « Ce dossier m’a beaucoup formée, j’ai compris ce que signifiait [le fait de] se battre. » Mais pas pour n’importe qui. Les terroristes et les proxénètes ne franchiront jamais la porte de son cabinet, assure la pétillante quinquagénaire. Ce qui la motive, au-delà de la dimension « romanesque » des dossiers qui la font voyager dans la vie des gens, ce sont les passions humaines comme l’amour, la jalousie ou l’envie. « Le droit pénal est aussi un droit de la marge, on croise des personnes aux ressorts psychologiques inhabituels », ajoute-t-elle.
Ce qui la porte, aussi, dans ce métier qui la confronte quotidiennement à la violence de la société où l’absurde le dispute à l’injustice, c’est le doute. « La vérité judiciaire change souvent de camp. » À l’heure où la justice souffre d’embolie, cette mère de deux jeunes filles ne s’est jamais autant sentie indispensable et en phase avec « la fonction bouclier » de son métier. « Le statut d’accusé est écrasant. Beaucoup s’y laissent enfermer faute d’avoir les outils sémantiques pour se défendre », observe-t-elle. Aussi a-t-elle à cœur, à chaque nouveau dossier, de tisser un lien d’écoute réciproque entre son client et l’institution judiciaire. « Souvent, le nouveau client me dit en arrivant « Bonjour Maître » et, à la fin du rendez-vous, « Au revoir Docteure » ! » sourit-elle. Mais elle l’admet : « Par moments, on est cabossé… » Son remède pour refaire surface ? « Quand c’est trop dur, je m’achète des chaussures ! »

