Publications       Parcours       Contact

Auteur

Laurence Neuer

Publié le

24 Avr. 2019

Le Point

Partager

Portrait-robot du nouvel avocat

Publié le

24 Avr. 2019

Partager

Plus proche de son client, connecté et hyperspécialisé : c’est le juriste du XXIe siècle.

Ici, dans cette cour d’assises embuée du midi de la France, résonnent les flots d’éloquence d’un ténor habité par la défense d’une cause perdue. Là, un cabinet de l’Ouest parisien éduque ses robots dotés d’intelligence artificielle à la rédaction de contrats. L’avocat appartient à la plus hétérogène des professions juridiques. On y croise le vieux routier du contentieux locatif, l’orfèvre de la cybersécurité, l’experte en droit médical, le conseiller en optimisation fiscale, l’indécrottable défenseur des salariés, le jeune geek qui chatte en ligne avec ses clients, le pénaliste star des cités ou la diva des divorces internationaux, tous liés par le serment d’« exercer [leurs] fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité ». L’avocat se décline aussi en lobbyiste, fiduciaire, mandataire d’artiste ou de sportif.

Une partie d’entre eux a le vent en poupe. « Les cent premiers cabinets d’affaires ont vu leur chiffre d’affaires doubler lors des quinze dernières années grâce à la multiplication des lois françaises et européennes. Le Règlement général sur la protection des données et la loi Sapin 2 ont créé des croissances à deux chiffres dans plusieurs cabinets. S’y ajoutent les lois américaines anticorruption et antifraude, ainsi que la réglementation sur les embargos, toutes d’application extraterritoriale », détaille Olivier Chaduteau, associé fondateur du cabinet Day One, qui conseille les professionnels du droit dans leur transformation numérique. Pas étonnant, donc, que les bénéfices générés par la profession aient triplé en vingt ans alors que le nombre d’avocats n’a que doublé durant cette même période, observe l’avocat Kami Haeri dans son rapport sur l’évolution de la profession d’avocat publié en 2017.

Pourtant, tout le monde n’en profite pas. La fracture entre les VIP et les « Uber » du barreau, qui arrondissent leurs fins de mois par des missions d’aide juridictionnelle ou au travers de services de mise en relation, s’est creusée. « Les cabinets spécialisés en fusions/acquisitions bénéficient de la bonne santé de la finance, et les cabinets orientés vers les particuliers subissent la « plateformisation » des prestations juridiques, qui tire les prix vers le bas », commente Pascale Honorat, directrice de l’observatoire du Conseil national des barreaux. L’aléa de la réussite est pourtant loin de décourager les nouveaux entrants dans la profession, dont l’effectif a bondi de près de 40 % en dix ans. Ce métier continue d’attirer politiques, juristes d’entreprise et magistrats à la retraite. Il voit aussi fuir ses cerveaux. Un avocat sur quatre abandonne la robe avant la dixième année d’exercice pour devenir juriste d’entreprise, commissaire-priseur, viticulteur, boulanger… ou monter sa Legal tech. 

Graal.

Pour ceux qui persévèrent, le défi est de taille. L’hyperspécialisation est devenue le Graal du succès. La valeur de l’avocat du XXIe siècle s’apprécie moins à l’aune de ses talents oratoires qu’à celle de sa qualification dans un domaine stratégique comme la fiscalité, le contentieux pénal ou le droit des technologies. « Cela nécessite de revoir son positionnement. Dans un marché où l’on doit avoir une offre lisible et différenciée, seules les niches et les grosses structures reconnues pour leur expertise technique s’en sortiront, prédit Olivier Chaduteau. Plus de 250 cabinets de niche se sont créés à Paris depuis 2000. L’ancienne équation grand cabinet-gros client-gros dossier est devenue fausse. »

Après avoir fait leurs armes dans des cabinets d’affaires internationaux, des poignées de quadras ouvrent leurs boutiques dévolues à l’arbitrage, à la fiscalité, à la concurrence ou à la protection des données. L’avocat profite aussi des dernières avancées législatives pour s’emparer de la médiation, de plus en plus pratiquée dans les conflits familiaux et de voisinage, et au sein même des entreprises. « J’étais un avocat de la castagne, mais j’ai fait évoluer mon offre de services en proposant à mes clients ce mode de résolution amiable des litiges, notamment en cas de conflit entre associés. Le taux de succès est d’environ 80 % », assure Romain Carayol.

Dérouler le tapis rouge devant les clients est l’autre défi des blouses blanches du droit. « L’avocat n’est plus un marchand de droit, c’est un partenaire qui a une connaissance intime du secteur d’activité de son client et qui l’accompagne dans toutes ses décisions stratégiques », souligne Eric Lasry, associé gérant du cabinet Baker McKenzie. Le « patron », désormais, c’est l’usager, et celui-ci revendique son droit… de savoir. « Le client est en perte de repères face à la complexité du monde réglementaire, il est en quête de simplification », note Christophe Roquilly, professeur à l’Edhec Business School. L’explication de texte passe désormais par le visuel (dessin, vidéo…) et le legal design, « une technique inspirée des designers pour rapprocher le droit du justiciable », décrypte Elodie Teissèdre, qui accompagne les cabinets dans leurs nouvelles formes de communication. Et de citer l’exemple du book d’Anne-Marion de Cayeux, qui relate de manière ludique le parcours de médiation d’un couple qui divorce. « Les personnes ont besoin de se projeter dans un exemple incarné avant de s’engager dans ce processus », dit-elle.

Tutoiement.

L’autre enjeu, c’est la clarté des honoraires. « Le client attend des offres précises, des honoraires forfaitisés ou plafonnés, étant entendu que l’automatisation et l’intelligence artificielle pourraient remettre en question la facturation de certaines tâches », observe Florence Henriet, autrice du « Guide des cabinets d’avocats d’affaires » (Les Editions du management).

Autant dire que le temps de l’avocat à l’ego boursouflé contant sa science dans un jargon ampoulé au néophyte admiratif est révolu. « Les clients trentenaires ne m’appellent plus « Maître » et certains me tutoient, sourit Edith Bon, avocate en droit des affaires au barreau de Montpellier. Avec le travail à distance, les rendez-vous physiques sont réduits au minimum, mais cette proximité numérique fait que l’avocat est davantage sollicité pour accompagner le client dans sa vie quotidienne. Ce que nous avons perdu en déférence, nous l’avons gagné en confiance. »Et cette relation avec celui dont il défend la vérité pèse lourd dans la balance. 

En témoigne cette anecdote livrée par Florence Henriet : « La directrice juridique d’un grand groupe, que j’interrogeais sur ses critères de choix, me disait qu’entre différents cabinets offrant les mêmes compétences et des honoraires comparables elle choisirait l’avocat avec lequel elle se voyait partager une pizza froide à 3 heures du matin. »§