
Deux hommes sont jugés pour avoir dénoncé une fausse tentative de meurtre en vue d’obtenir des indemnités de l’État. « Rocambolesque », selon le procureur…
« C’est une histoire de fous ! » s’exclame la présidente en prenant connaissance du troisième dossier de la matinée. Deux hommes de 27 et 32 ans comparaissent devant le tribunal correctionnel pour une affaire diaboliquement singulière. Ils auraient tenté d’escroquer le service d’indemnisation des victimes d’infractions (la Civi) en mettant en scène une tentative d’homicide suivie d’une ITT*. Ainsi, le plus jeune s’est présenté au commissariat pour se plaindre d’avoir été poussé sur la voie du RER par un autre homme. « J’ai été violemment bousculé, ma tête pendait dans le vide, le wagon m’a percuté et m’a blessé à l’épaule », déclare-t-il aux policiers, examen médical en main.
– Vous saviez qu’en déclarant à la police que vous étiez victime d’une agression (et non d’un accident) suivie d’une ITT supérieure à 8 jours, vous pourriez obtenir des indemnités devant le tribunal correctionnel. C’est le stratagème que vous aviez mis au point tous les deux, devine la présidente en s’adressant aux deux hommes.
– Ce n’est pas un stratagème, répond le pousseur sur un ton timide. Je l’ai vraiment poussé, car on s’était disputés et nous étions tous les deux alcoolisés.
– Lorsque vous l’avez accompagné à l’hôpital le lendemain, vous n’étiez plus fâchés ? s’étonne la juge. Vous vous êtes même téléphoné plusieurs fois avant de vous retrouver, relève-t-elle. Pourquoi vos versions diffèrent ? L’un dit que les faits se sont déroulés lorsque le RER était à quai, l’autre dit que cela s’est produit lorsque le RER entait en gare. Quand on veut mentir, il faut au moins se mettre d’accord sur la bonne version !
De la véritable version de la scène, la caméra de vidéosurveillance, seul témoin impartial des faits et gestes suspects qu’elle épingle 24 heures sur 24, ne livre aucun indice. Et « il n’y a aucun angle mort sur le quai », précise la présidente. « Comment l’expliquez-vous ? » demande-t-elle au plaignant.
– J’ai dû me tromper sur l’heure dans ma plainte…
– Combien de fois l’avez-vous poussé, votre copain ? demande la juge au « pousseur ».
– Deux fois… Et il est tombé la deuxième fois…
– Et comment sa tête pouvait-elle pendre dans le vide si le RER était à quai ?
– Ça s’est passé tout au bout, au niveau de l’avant-dernier wagon. Il y avait un espace vide…
Ce détail fait monter d’un cran le niveau de perplexité du tribunal, qui va encore s’étoffer à la lecture des éléments de « personnalité » du présumé « pousseur ». Ce dernier aurait une fâcheuse tendance à l’affabulation. Les textos qu’il adresse à sa cousine après les faits racontent trois histoires différentes. « J’ai eu 80 jours d’ITT après une tentative de meurtre », lui écrit-il, puis « les flics m’ont tabassé », et enfin « je me suis bagarré et j’ai mal à l’épaule », etc. Entendue par les services de police, la jeune femme décrit son cousin comme un grand manipulateur « qui aime raconter des histoires et se faire passer pour une victime de la société ».
– Votre cousine dit aussi que vous soutirez régulièrement de l’argent à votre grand-mère de 83 ans chez laquelle vous habitez. Qu’en dites-vous ? questionne la juge.
– Je ne me souviens plus de ces messages, dit l’homme sur un ton penaud.
La présidente aborde alors le coeur de l’affaire : son mobile. Pour quelle raison impérieuse ces deux « amis » auraient-ils pris le risque de faire encourir à l’un d’entre eux des poursuites et une condamnation pénale ? La réponse est aussi décevante qu’inconcevable : le remboursement d’une dette de 500 euros, prétendent-ils.
– Vous avez dit aux policiers que vos parents paieraient les indemnités à votre place. Vous avez conscience que vous alliez aussi escroquer vos parents ?
– Je n’ai pas dit ça… C’est la première fois que je passais 72 heures en GAV…, murmure l’homme, qui se défend sans avocat, prétendant que ce dernier lui a fait faux bond.
Il indique gagner entre 1 500 et 3 000 euros par mois comme « serveur en extra ». Ce qui fait sursauter la juge : « Avec de tels revenus, vous avez monté toute cette histoire pour une dette de 500 euros ! »
L’autre prévenu travaille dans une association qui accueille des toxicomanes. Les deux hommes, placés sous contrôle judiciaire jusqu’à l’audience, ne s’étaient pas revus ni contactés depuis deux mois.
Jours-amende
« Rocambolesque ! » L’indignation de la procureur est d’autant plus forte que quelques jours plus tôt, rappelle-t-elle, « sur cette même ligne B du RER, une femme a été poussée, mais, elle, elle est décédée ! Lorsqu’on dénonce une tentative de meurtre, il faut réfléchir à ce que cela signifie ! […] Vous avez cru que la société vous indemniserait : vous avez fait preuve d’une grande inventivité, mais de si peu de réflexion », ajoute la représentante du parquet en invitant le tribunal à sanctionner cette « dénonciation mensongère ». Quant à la tentative d’escroquerie consistant à obtenir d’un organisme d’État qu’il subvienne à la défaillance de l’auteur d’une infraction inventée de toutes pièces, la magistrate reste dubitative : « Qu’est-ce qui vous a vraiment motivé ? Une dette de 500 euros ? Je ne comprends pas… » Elle sollicite une peine d’amende de 2 000 euros pour le « pousseur » dont le casier judiciaire est vierge, et deux mois ferme contre l’autre prévenu, déjà condamné pour vol aggravé et escroquerie.
Ce que son avocat va s’efforcer de contester. « Il a 27 ans, il a traversé une période d’errance et de désocialisation à cause de son addiction à la drogue, et il s’est laissé influencer… » Sur les faits, l’avocat affirme que les deux hommes se sont réellement bagarrés et que son client a été blessé, comme l’atteste l’abrasion constatée à l’épaule. Mais ce n’est qu’après avoir consulté le médecin que ce dernier a compris qu’il pouvait déposer une plainte et obtenir des indemnités. Il s’est dit, bêtement, que c’était un bon prétexte pour récupérer sa créance de 500 euros. Et l’autre a tout aussi bêtement accepté de se faire accuser d’une tentative de meurtre. Mais en amont, les deux hommes n’auraient jamais pris le risque d’exposer l’un d’entre eux à la détention. Et la lourdeur des démarches à effectuer pour l’obtention des fonds auprès de la Civi les aurait vite découragés, martèle l’avocat, dont la logique implacable convaincra le tribunal. Son client, relaxé du chef de tentative d’escroquerie, sera condamné à 60 jours-amende à 10 euros pour « dénonciation mensongère à une autorité judiciaire entraînant des recherches inutiles ». L’autre prévenu sera relaxé.
* L’incapacité temporaire totale est exprimée en nombre de jours ou de mois en fonction de la durée pendant laquelle la victime a été empêchée d’exercer ses activités habituelles (travail, activités personnelles…). Du nombre de jours d’ITT dépendent la qualification de l’infraction (délit, contravention…) et les peines encourues.

