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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

12 Jan. 2016

Le Point

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Rééditer "Mein Kampf" : un acte loin d'être anodin

Publié le

12 Jan. 2016

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Le brûlot du dictateur nazi, diffusé librement depuis le 1er janvier 2016, devrait, selon certains, être précédé d’un avertissement. Entretien.

Mein Kampf (« Mon combat »), rédigé par Adolf Hitler en 1925, est tombé dans le domaine public. Depuis le 1er janvier 2016, n’importe quel éditeur peut retraduire et republier cet outil de propagande nazie vomissant sa haine envers les juifs et d’autres minorités censées affaiblir les « races supérieures ». Ainsi, le Land de Bavière, qui en détenait jusqu’alors les droits d’auteur, ne peut s’opposer aux rééditions, pas plus qu’il ne peut en contester les nouvelles traductions, puisqu’il a déclaré qu’il avait renoncé à exercer son droit moral. Et d’ailleurs, depuis le 8 janvier, une édition annotée du livre est en vente dans les librairies allemandes.

Reste que la bible de l’hitlérisme, vendue à plus de 12 millions d’exemplaires avant 1945 en Allemagne, continue d’être interdite dans certains pays comme l’Autriche, la Russie, le Luxembourg ou la Roumanie, sur le fondement de la provocation à la haine raciale. En France, la rediffusion du livre fait l’objet de vifs débats. Certains considèrent que les maisons d’édition endossent une lourde responsabilité morale à diffuser le texte, même assorti de commentaires. D’autres plaident pour une publication contextualisée, mettant en avant le fait que l’interdiction du livre, best-seller dans certaines régions du globe et facilement disponible sur Internet, serait contre-productive. C’était, en 1978, l’avis de Robert Badinter, alors futur ministre de la Justice de François Mitterrand, lorsqu’il déclarait lors d’un procès retentissant : « Il ne peut pas être question d’interdire la publication de Mein Kampf. Mein Kampf appartient à l’histoire, et à l’histoire la plus tragique. Mais, ce qui est important, c’est que la lecture de Mein Kampf soit nécessairement précédée des éléments qui permettent, en particulier aux jeunes générations, d’apprécier les conséquences du livre. »

Soutenant ce point de vue, Philippe Coen, juriste, président fondateur de l’Initiative de prévention de la haine, David Alexandre, avocat, délégué général de ladite ONG, et Jean-Marc Dreyfus, historien, maître de conférences à l’université de Manchester, s’en expliquent dans un ouvrage à paraître le 18 janvier 2016 Pour en finir avec Mein Kampf et combattre la haine sur Internet (éditions Le Bord de l’eau). Le Point.fr a interrogé Philippe Coen.

Le Point.fr : Pourquoi faut-il republier Mein Kampf ? Certaines personnalités politiques craignent qu’une réédition n’attise des instincts criminels à l’heure d’un réveil des nationalismes en Europe ?

Philippe Coen : Je pense qu’interdire Mein Kampf est un vœu pieux et un déni des réalités numériques, univers dans lequel l’hyper-interdiction est un appel à contournement. D’autant que la littérature de haine se porte très bien ! Interdire donnerait aussi du grain à moudre aux partisans de la théorie du complot…

Ce livre n’a pourtant pas toujours été interdit et génère d’importants droits d’auteur dans le monde…

Sur le sol allemand, au sortir de la guerre, sa diffusion a été proscrite et les Alliés ont fait détruire les presses du livre. Les Américains qui occupaient la Bavière ont reconnu, par application du droit successoral à l’héritage de Hitler, que les droits d’édition reviendraient au Land de Bavière. Et cet héritage a généré et continue de générer à l’international de tangibles redevances de droits d’auteur. Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, Mein Kampf n’a jamais été interdit en France, hormis la période où Hitler a censuré sa diffusion par le droit d’auteur (période 34-45). Les Nouvelles Éditions latines ont repris sa publication pour la version française après la guerre, jusqu’à ce que la Lica conteste sa diffusion en 1978. Le livre a alors fait l’objet d’un retentissant procès aboutissant en 1979 à une décision de la cour d’appel de Paris. Celle-ci décide qu’il doit être diffusé à titre pédagogique pour autant qu’il soit précédé d’un avertissement critique de huit pages de couleur verte. À cette époque, la France est le seul pays à adopter cette solution pédagogique, dont s’est inspirée notre ONG fondée en 2012, l’Initiative de prévention de la haine.

En quoi consiste cet « avertissement pédagogique » à insérer en exergue de chaque exemplaire ?

Notre avertissement universel court, multilingue et libre d’accès n’a pas d’autre dessein que de dire : « Si vous voyez ce manifeste de haine (en intégralité ou en extraits), rappelons-nous les crimes commis en son nom, n’oublions jamais cela, car oublier cette page sombre de l’histoire, c’est l’inviter à ce qu’elle se réitère sous une forme ou une autre. » Il prolonge et met à jour la décision de 1979 qui exige d’assortir le texte d’un appareil critique. En 1979, quand l’avertissement de huit pages a été rédigé, nous n’en savions pas autant qu’aujourd’hui sur cette terrible période de l’histoire, ni sur la réception de Mein Kampf depuis les années 80, ni sur tous ces nouveaux Mein Kampf qui se manifestent de génocide en génocide. Nous proposons également d’insérer un bandeau comme sur un paquet de cigarettes, propos facile à la lecture numérique et papier. Et ce, pour rappeler comment un livre peut aider à embrigader les esprits pour coaliser des forces de destruction.

Quels sont les éditeurs sur les rangs et sont-ils prêts à ajouter votre « avertissement » ? Fayard a annoncé la publication prochaine d’une version commentée du livre…

Le projet Fayard s’inscrit dans notre démarche et relance la préparation d’une soigneuse édition critique. Cette rédaction à plusieurs auteurs va prendre du temps, peut-être plusieurs années. D’autres éditeurs vont sans doute faire paraître le texte pourvu de notre avertissement. Et d’ailleurs, Gallimard, Flammarion, Berg, le Bord de l’eau, Contemporary BookStore, la maison d’édition, et d’autres ont signé l’appel de l’Initiative de prévention de la haine en faveur d’un avertissement devant ce type de texte génocidaire. Et la liste augmente chaque jour.

Comment accueillez-vous le succès de la republication du livre en Allemagne ?

Acheter un livre de presque 2 000 pages dotées d’annotations montre un réel intérêt pour comprendre. Ce « succès » n’est pas le succès de Hitler, mais le succès de la volonté de savoir comment une propagande de haine a pu emporter ces foules sur une telle durée. Cet intérêt, je le lis comme une soif de déconstruire la haine. Cela atteste que notre mouvement et notre proposition d’avertissement critique et libre d’accès répondent bien à un réel manque de recul critique qui s’aggrave avec le temps qui passe vis-à-vis de ce manifeste de la supériorité de la race. Pour lutter contre les haines du présent, on ne peut faire l’économie de l’étude des mécanismes d’appel à la haine, qui, eux, ne vieillissent pas. Je trouve néanmoins limitant de garder une surattention sur la réédition sur le sol allemand, alors que l’hyper-diffusion de Mein Kampf est problématique essentiellement en dehors de l’Allemagne.

Vous soulignez dans votre livre que Mein Kampf contient de nombreuses incitations à la haine et à la violence en général ainsi que d’innombrables propos racistes et discriminatoires. Les éditeurs et distributeurs qui en diffuseraient des versions non commentées ou édulcorées encourent-ils des sanctions pénales ? L’Allemagne et l’Autriche interdisent la publication du texte brut, sous peine de poursuites pour incitation à la haine raciale…

Tout d’abord, sur le plan de la responsabilité morale, un libraire, un distributeur, un internaute qui relaie un contenu est comme tout acteur de la société dépositaire d’une responsabilité et se doit d’agir selon son éthique. Ainsi, un libraire responsable a dans n’importe quelle contrée le choix d’offrir à la vente un document qui comporte un éclairage historique critique ou laisser diffuser un texte assassin, dépourvu de sa « déconstruction ». En effet, notre société a la mémoire courte, et le succès de ce texte dans le monde à l’intolérance grandissante inquiète. Un libraire n’est pas un robot, il ne peut se rendre complice d’une théorie suprémaciste destinée à enflammer un combustible haineux.

Sur le plan juridique maintenant, même si la protection du droit d’auteur tombe (mis à part la partie symbolique du « droit moral » de Hitler, terme si inadapté à son héritage assassin), l’éditeur et le distributeur courent le risque d’être condamnés en publiant de la haine à l’état brut. Pour rappel, Mein Kampf était écrit pour inciter à la guerre et à la discrimination. Un éditeur et un libraire rendent un contenu disponible. Distribuer n’est pas un acte anodin. Un commerçant n’est pas « hors » le droit, il endosse bien une responsabilité. Le texte de Hitler, dépourvu d’un avertissement critique et adéquat, est à plusieurs titres en infraction avec la législation sur l’expression violente, et notamment celle réprimant l’incitation à la haine raciale et la diffamation raciale. Je rappelle que la jurisprudence de la cour d’appel de Paris de 1979 subordonnait la parution à un avertissement indiquant notamment : « Le lecteur de Mein Kampf doit se souvenir des crimes contre l’humanité qui ont été commis en application de cet ouvrage et réaliser que les manifestations actuelles de haine raciale participent de son esprit. »

Les sites de vente sur Internet et même les moteurs de recherche ont aussi une responsabilité…

Oui, dès lors qu’ils indexeraient ou mettraient en avant des versions laudatives de Mein Kampf par opposition aux versions critiques. Indexer, c’est pointer du doigt, recommander. Ce n’est pas non plus un geste dépourvu de sens. Préférer la mise en avant des versions pourvues de notre avertissement critique est le minimum qu’un libraire ou un moteur de recherche puissent faire pour contribuer au « plus jamais ça ».

Quels sont les autres garde-fous ? Contrôler la promotion du livre ? L’étudier à l’école pour éviter que les jeunes adolescents n’en mécomprennent le sens… En Allemagne, il est question d’intégrer l’étude de Mein Kampf dans les programmes scolaires, et cette perspective divise déjà le monde de l’éducation…

Trop de garde-fous sanctuarisent le texte, et trop de contraintes en font un objet de fascination comme tout interdit. L’éducation à l’antiracisme, au respect et à la tolérance en déconstruisant Mein Kampf ne nécessite pas d’âge minimum particulier, laissons aux enseignants et aux parents la liberté de montrer l’abjection de la théorie de la race pure quand bon leur semble. Une société dépourvue de la critique de Hitler et de ses succédanés est une société qui s’expose à de réels dangers. L’approche de l’avertissement devant Mein Kampf a vocation à s’appliquer à tous les textes faits pour détruire des groupes d’individus pour ce qu’ils sont. L’enseignement contre l’inanité des théories raciales et génocidaires est un devoir civique qui incombe à chaque nation, à commencer par celles dans lesquelles Mein Kampf a du succès.

L’éducation contre Mein Kampf, 90 ans après sa rédaction et 71 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ne devrait pas diviser. Enseigner la critique du totalitarisme nazi est un devoir civique et un acte de résistance permanent. L’enfouissement des périodes sombres de l’histoire ne peut constituer une solution éducationnelle.

Qu’est-ce qui peut expliquer le succès de Mein Kampf dans certains pays comme l’Inde, le Japon ou la Turquie ?

Ces succès sont d’autant plus inquiétants qu’ils proviennent de contrées qui n’ont pas connu les conséquences de Mein Kampf et de la Shoah. Ce qui veut dire que le IIIe Reich et son imagerie fascinent. En Inde, par exemple, certains nationalistes veulent convaincre qu’en substituant le mot « musulman » au mot « juif » dans le manifeste de Hitler, ce livre résoudrait le « problème musulman »… Dans nombre de pays, la haine contre Israël et de la civilisation occidentale est alimentée par une hyper-diffusion de Mein Kampf (à côté d’autres textes comme Les Protocoles des Sages de Sion et des textes négationnistes) afin de nourrir un antijudaïsme mêlé d’antisionisme. Au Japon, ancien partenaire de l’Axe, le IIIe Reich n’a jamais cessé de fasciner. Le succès de Mein Kampf en manga en 2009 en était la manifestation : un intérêt esthétisant douteux devenu la BD préférée de la jeunesse nippone… Mein Kampf est un best-seller dans un quart du globe ! Ce qui correspond d’ailleurs plus ou moins au recensement des préjugés antisémites actuels dans le monde, selon l’étude ADL 2013 qui évalue à 1,09 milliard le nombre de personnes nourrissant des préjugés anti-juifs.

Mein Kampf a fait des émules chez les dictateurs, il a aussi inspiré des loups solitaires…

Chaque génocide du XXe et du XXIe siècle est doté d’une manière ou d’une autre d’un texte fondateur incantatoire à la Mein Kampf. Si vous prenez les massacres au Rwanda, des Khmers rouges, en Serbie, en Arménie, plus près de nous en Norvège avec Anders Breivik, Daech, ou certaines tueries de suprémacistes de la race blanche inspirées par Les Carnets de Turner, vous trouverez ce type d’appel à déshumaniser un groupe ciblé d’individus pour le marginaliser, l’exclure et, entre les lignes ou pas, le réduire à néant. Combattre Mein Kampf, c’est résister aux totalitarismes…

Pourquoi n’y a-t-il pas de consensus européen sur le sujet ?

Il est en effet difficile d’accepter l’idée que l’Europe ne soit pas capable de cohésion sur l’éducation contre l’hitlérisme après tant de souffrances sur son sol. La position générale est laisser faire, laisser passer : le souci est qu’en général il n’y a pas de position tranchée dans les grandes démocraties. C’est contre cette indifférence et ce déni d’éducation que nous devons nous élever. L’éducation à la Shoah est de plus en plus délicate. Souvenons-nous des constats depuis 2002 faits dans Les Territoires perdus de la République dans lequel un collectif d’enseignants dénonçait l’impossibilité croissante d’enseigner la Shoah et la Seconde Guerre mondiale en banlieue. En 2016, la situation ne s’est pas améliorée.

Vous avez proposé à Emmanuel Macron de créer des emplois assortis d’une formation : celle de modérateur « Respect Zone » du nom de votre association contre la haine raciale. De quoi s’agit-il ?

L’idée est toute simple et créatrice de valeur : aujourd’hui, il n’y a pas de formation organisée à la difficile tâche qu’est la modération. Or, les sites internet rechignent de plus en plus à s’ouvrir aux commentaires et aux forums du fait des débordements et des « départs en vrille » violents en tous genres et sur tous sujets. La proposition est innovante : encourager la formation et l’embauche de modérateurs en ligne pour écluser un Internet qui déborde de haines en tous genres. Un travail qui peut s’effectuer à domicile par des modérateurs-citoyens formés et donc certifiés Respect Zone. Il est temps de proposer des critères clairs de modération en ligne. Plusieurs sites de médias dans le besoin de modération pourront ainsi mutualiser leurs besoins sans s’exposer à des coûts rédhibitoires, contribuer à créer des emplois, et le gouvernement est invité effectivement à inciter le recours à ce type d’emploi innovant de modérateur. Donc, une initiative en faveur de l’insertion sociale, pour lutter contre la radicalisation, pour créer de la valeur et, au final, pour ouvrir plus de forums interactifs, afin de garantir plus de libertés, plus d’expression et d’e-démocratie dans notre pays.