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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

13 Nov. 2019

Le Point

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« Rendre la justice » : dans le fauteuil du juge

Publié le

13 Nov. 2019

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Le documentaire « Rendre la justice » de Robert Salis permet de se mettre à la place du juge. Des magistrats s’y dévoilent sans fard ni tabou. Rencontres.

«Nous ne pouvons être condamnés à pire, à juger les autres, à être des juges », répondait François Perrier à Jean Cocteau dans Le Testament d’Orphée. Cette scène, tournée en 1960, vient clôturer le film de Robert Salis Rendre la justice, sorti au cinéma en novembre 2019 et diffusé ce mercredi 7 septembre sur France 2, à 23 heures. Pour la première fois, des magistrats en exercice s’expriment sur la façon dont ils exercent leur fonction, résume son auteur. Et ils le font sans fard ni tabou. De ce documentaire dédié au métier de juger, l’on ressort convaincu d’une chose : Thémis, loin d’être un robot en robe noire, est éminemment humaine. En ouverture de cette peinture impressionniste de la justice par ses propres acteurs, l’on entend résonner, sur fond d’images d’enfants courant dans la vapeur d’eau, les paroles surréalistes du « poète » cocteausien : « Je plaide coupable […]. J’avoue être cerné par la menace des fautes que je n’ai pas commises, et j’avoue avoir souvent voulu sauter le quatrième mur mystérieux sur lequel les hommes écrivent leurs amours et leurs rêves. »

« La justice peut être une machine à broyer »

Le décor est planté. Pendant deux heures, parmi les fresques et statues symbolisant la justice, des hommes et des femmes magistrats se dévoilent, en plans rapprochés, les yeux dans les yeux, sans langue de bois. Ils évoquent la complexité de leur fonction, les fardeaux de misère qu’ils emportent chez eux après les journées d’audience, l’inégalité des armes devant la justice et les attentes souvent insatisfaites des justiciables. La justice fait peur et l’on en ressort souvent frustré, parfois brisé. « Les gens apportent la dentelle de leur vie et la justice répond souvent avec une presse hydraulique », reconnaît André Potocky, juge à la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). « La justice peut être une machine à broyer, je vis avec ça tous les jours », avoue Fabienne Siderey-Garnier, ancienne présidente de chambre correctionnelle.

Alors, comment le juge, gardien d’une vertu cardinale, navigue-t-il dans l’océan des vérités ? Comment parvient-il à lutter contre ses démons, contre la fatigue qui l’étreint après sept ou huit heures d’attention dans un tribunal comble ? « Le cauchemar du juge, c’est de commettre une injustice », rappelle le directeur de l’École nationale de la magistrature Olivier Leurent. La partialité et l’erreur judiciaire le guettent à chaque instant. Exercice vertigineux que celui de manier le glaive et la balance en se dégageant de toute influence, intime ou externe, et d’avoir à dire « la » vérité judiciaire. « Être juge suppose de vouloir décider, c’est-à-dire d’accepter le risque et de l’assumer », dit le président de cour d’assises Jean-Christophe Hullin. Même si « parfois, l’on doit choisir entre un moindre mal et un moindre bien », ajoute l’avocate générale à la cour d’assises Maryvonne Caillibotte.

« Nous devons juger comme nous aimerions être jugés »

La règle d’or du juge est-elle alors la suivante : « Nous devons juger comme nous aimerions être jugés », assure Fabienne Siderey-Garnier. L’altérité sans frontière, le respect de l’autre chevillé à la robe, l’humilité et l’humanité, y compris face à des actes d’inhumanité, c’est tout cela qui fait la beauté, au sens noble, de l’acte de juger. « L’humilité permet d’avoir de bonnes qualités d’écoute et d’échange, l’humanité permet d’appréhender correctement les situations humaines et d’avoir le discernement nécessaire pour y apporter des réponses », résume le procureur général près la Cour de cassation François Molins. « Respecter la personne condamnée et incarcérée, c’est l’accompagner jusqu’au jour de sa sortie », insiste Fabienne Klein-Donati, procureure de la République, tandis que l’œil de la caméra se pose sur les geôles du dépôt du palais de justice, lieu de transit entre la garde à vue et le tribunal. Il y règne ce vacarme assourdissant de l’univers carcéral.

Au fur et à mesure que le film avance, le contraste est de plus en plus saisissant entre la justice, l’institution, froide et rugueuse, et ceux qui la rendent, sensibles, engagés et exigeants. Le juge n’est pas un être désincarné. « Il entend la vie, métaphorise Anne Caron Déglise, avocate générale à la Cour de cassation. Pour juger, il faut rentrer dans la vie des gens, s’inscrire dans cette relation individuelle tout en étant suffisamment solide techniquement pour s’en distancier. » D’autant que pour le justiciable, c’est souvent l’affaire de sa vie. « Chaque histoire est singulière, unique, et à chaque fois on doit renvoyer aux gens une faculté d’écoute et de compréhension », souligne Marie-Pierre Hourcade. Une écoute « au sens jésuitique du terme », complète Jean-Christophe Hullin. « Même si la décision que je rends peut leur sembler sévère, les personnes qui se sont senties écoutées me disent souvent merci. »

« Ce métier est lié à la notion de pouvoir »

Reste que, faute de moyens, le temps de l’écoute se rétrécit, regrette Anne Caron Déglise. « De plus en plus de gens saisissent la justice, mais les juges ont de moins en moins de temps pour les écouter. Or juger, c’est-à-dire trancher les conflits et dire le droit, c’est aussi apporter un apaisement. Le juge ne se cantonne pas à la dimension régalienne de ses fonctions, il est aussi, notamment dans les affaires familiales et de protection des personnes vulnérables, un juge immergé dans le social », rappelle-t-elle.

Dépositaire de drames humains et de « ces paquets d’horreurs qu’il faut laisser derrière soi avant de rentrer à la maison », le juge doit aussi garder ses distances à l’égard de ses penchants disgracieux. Il doit continuellement se remettre en question, mettre à distance ses préjugés et lutter contre son ego. « Il ne faut jamais perdre de vue que ce métier est lié à la notion de pouvoir […], ce qui peut faire perdre le feu sacré du départ et conduire le juge à déraper, à tomber dans l’arrogance », prévient Maryvonne Caillibotte. Et pour cause, car ces failles humaines courent les prétoires. « Un juge avait pris l’accent africain pour s’adresser à un justiciable noir de peau, j’ai trouvé ça inadmissible », s’indigne Fabienne Siderey-Garnier. « Toute forme d’humiliation est le contraire d’un gage de réinsertion, cela dénature l’institution judicaire », renchérit Renaud Le Breton de Vannoise, président du TGI de Bobigny.

« Ce métier m’a rendue plus libre et sereine »

Le vertige du juge, qui se jette dans le vide de la sentence, accapare le spectateur tout au long du reportage. Il partage avec lui ses doutes, ses angoisses et la complexité de sa tâche. Il comprend que le fait de se distancier de ses émotions ne l’empêche pas, parfois, de « verser des larmes à l’audience ». Que, pour juger, « il faut aimer les gens », sans toutefois tomber dans la compassion. Qu’il faut les comprendre tout en se gardant de les excuser. Pour ces hommes et ces femmes qui, confessent-ils unanimement, ont la « passion » de leur métier, juger signifie aussi lutter contre les injustices. « Le sentiment d’injustice, inhérent à la nature humaine, m’habitait bien avant que je devienne magistrate », témoigne Marie-Pierre Hourcade.

Vivre dans une peau de magistrat appelle bien sûr beaucoup de renoncements. « Ce n’est pas seulement un métier, c’est aussi un état qui impose une certaine retenue », note Renaud Le Breton de Vannoise. C’est dans cette « retenue » confinant à l’ascèse que résident l’indépendance du juge et sa liberté intérieure. « Ce métier m’a rendue plus libre et sereine », confie Maryvonne Caillibotte. C’est tout cela, l’épaisseur du métier de « rendre la justice ». Dans le miroir qui lui renvoie sa condition de simple mortel pouvant se retrouver, un jour ou l’autre, dans la peau du justiciable, le juge, sans cesse parcouru par le doute, lit aussi cette injonction divine : qui suis-je pour juger l’autre ? Sur tous ces aspects, le film remet les pendules à l’heure !

Rendre la justice, mercredi 7 septembre, sur France 2 à 23 heures.