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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

10 Oct. 2022

Le Point

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Santé : comment le droit relève les défis des nouveaux traitements

Publié le

10 Oct. 2022

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Les avocats jouent un rôle clé dans la concrétisation des innovations en matière de santé. Portrait de Me Emmanuelle Trombe, spécialiste des « sciences de la vie ».

«ARN messager, anticorps, thérapies cellulaires, etc., les médicaments sont de plus en plus issus du vivant, et cela a accéléré le développement des biotechnologies. » Emmanuelle Trombe s’est passionnée pour les « sciences de la vie » dès ses premiers pas dans la profession d’avocat, il y a vingt-cinq ans. C’est parce que ce domaine comportait une « part de rêve et de créativité » que cette fille de scientifiques issue d’une double formation, commerciale et juridique a choisi le secteur fascinant des biotechnologies de la santé, alors peu convoité. « Chaque essai clinique est un véritable défi, car il n’a qu’une chance sur dix d’aboutir », rappelle l’avocate quadrilingue avec un brin d’accent toulousain. 

Associée au sein du prestigieux cabinet d’affaires américain McDermott Will & Emery, elle pilote aujourd’hui une équipe de vingt avocats, dont seulement deux hommes. Les dix-huit femmes qui la composent ne chôment pas : le pôle « santé et sciences de la vie » représente aujourd’hui 25 % du chiffre d’affaires mondial du cabinet.

Le silence studieux qui s’en dégage, derrière les murs du splendide Hôtel de Livry qu’il occupe, tranche avec l’effervescence des cabinets dédiés à la défense pénale du quotidien, à laquelle s’était risquée la jeune avocate commise d’office. « J’avais défendu un multirécidiviste en situation irrégulière qui avait volé des titres-restaurants. Il a écopé d’une peine avec sursis, j’ai senti que je n’étais pas à la hauteur », confesse-t-elle. En réalité, décrypte une de ses amies, « le pénal engage des vies et ses enjeux humains sont tels qu’Emmanuelle, aussi rigoureuse qu’exigeante, assume difficilement le risque d’échouer ».

« Je ne vais jamais plaider au tribunal, ce que je fais est loin des séries américaines. »

Au quotidien, Emmanuelle Trombe accompagne chercheurs et médecins qui veulent lancer un médicament ou un vaccin dans leur parcours du combattant. Son équipe structure les levées de fonds, élabore les contrats de développement des molécules, négocie les licences de matériaux biologiques et protège les brevets, tout en intégrant les multiples contraintes réglementaires liées aux essais cliniques. Un savoir-faire pointu qui mobilise des compétences à la fois scientifiques, réglementaires, technologiques et commerciales. « Je ne vais jamais plaider au tribunal, ce que je fais est loin des séries américaines », s’amuse l’avocate.

L’une de ses grandes « fiertés » est d’avoir épaulé Acticor Biotech dans le développement de l’antithrombotique glenzocimab, qui traite la phase aiguë de l’accident vasculaire cérébral (AVC) ischémique. « J’accompagne Acticor Biotech depuis sa création en 2013. J’ai aidé les fondateurs scientifiques du projet à constituer la société, à élaborer des solutions de financement, à structurer le développement clinique de glenzocimab, avec le succès qui s’en est suivi, à savoir son introduction en Bourse sur Euronext Growth Paris ». Le médicament est actuellement en phase avancée de développement clinique.

Industrie pharmaceutique et start-up

Aider les scientifiques à traverser les épreuves n’est pourtant pas un long fleuve tranquille. « On noue une relation particulière avec ces sociétés qui sont financées au départ par le capital-risque. Emmanuelle adore relever ces défis, et sa façon directe et percutante de négocier est très appréciée par les partenaires pharmaceutiques internationaux », reconnaît l’un de ses associés, Anthony Paronneau.

Les « mariages » entre l’industrie pharmaceutique et les start-up, à l’image du couple « Pfizer-BioNTech », s’invitent de plus en plus souvent dans les salles de réunion du cabinet. « 95 % des innovations dans les laboratoires résultent de ce type de collaboration », explique Emmanuelle Trombe. Elle a notamment œuvré au rapprochement du géant pharmaceutique Merck avec Poxel, experte des maladies métaboliques, dans le développement d’un nouveau médicament contre le diabète, actuellement distribué au Japon.

« Les algorithmes et la réalité virtuelle exigent une attention particulière sur les aspects réglementaires. »

L’ouverture des données de santé (Big data) couplée à l’intelligence artificielle a aussi donné un coup d’accélérateur aux innovations et multiplié les partenariats entre les grands laboratoires et des sociétés de la health tech. « Les bases de données permettent d’identifier des biomarqueurs et de savoir si un médicament, qui ne fonctionne pas sur un segment pathogène fonctionne sur un autre, cela évite les déchets », explique l’avocate.

La médecine de précision est l’un des principaux bénéficiaires de l’utilisation des technologies. En témoigne l’invention prometteuse de la start-up bordelaise Lucine, qui conçoit et commercialise un système de fréquences sonores et visuelles capable de mesurer et de soulager la douleur chronique. « Les algorithmes et la réalité virtuelle exigent une attention particulière sur les aspects réglementaires dans la mesure où l’on touche à des fréquences qui agissent sur le cerveau », note Me Trombe.

« Aventure humaine »

L’avocate a aussi ficelé un partenariat emblématique de cette nouvelle tendance, entre Sanofi et la start-up franco-américaine Owkin qui, grâce à l’intelligence artificielle appliquée aux données des hôpitaux, développe des outils de diagnostic pour prédire les pathologies. Le partenariat porte sur un ambitieux programme de recherche sur quatre formes de cancer.

« Pour ce projet, j’ai composé une équipe d’experts en droit de la santé, en propriété intellectuelle, IT et données personnelles, pour élaborer des outils qui vont s’ajuster au fil du temps dans ce secteur émergent où le droit et les pratiques de marché ne sont pas stabilisés. Grâce à cet accord stratégique, la start-up a dépassé le milliard de valorisation et a pu ainsi accéder au statut de licorne », se réjouit la pétillante juriste.

Mais elle tient à souligner : si la technique juridique est importante, dans ce domaine où l’aléa est constamment présent et où les procès autour de la propriété d’une invention pointent leur nez, le droit ne fait pas tout. « La part humaine, psychologique, est tout aussi fondamentale. Accompagner une jeune pousse, mener son projet avec ses hauts et ses bas, c’est une véritable aventure humaine, qui a pour socle la confiance. »

Une course contre la montre

Et Karine Rossignol peut en témoigner. La start-up Smart Immune, cofondée par cette pharmacienne entrepreneuse, développe des thérapies géniques et cellulaires destinées à réarmer le système immunitaire des patients atteints d’un cancer ou d’une maladie immunitaire héréditaire. « L’outil clé, ce sont des progéniteurs de lymphocytes T produits ex vivo grâce à un ligand de la voie Notch. Ces cellules permettent de relancer l’activité du thymus et sont rapidement différenciées en lymphocytes T pour redonner un système immunitaire neuf et fonctionnel capable de tuer cellules cancéreuses et infections », explique Karine Rossignol.

De quoi convaincre des pontes hospitaliers, tant en Europe qu’aux États-Unis, comme le professeur d’immunologie Alain Fischer et le professeur d’immuno-oncologie Marcel van den Brink, du Memorial Sloan Kettering Center à New York, qui soutiennent le projet.

La start-up espère à présent lever 50 millions d’euros pour valider sa plateforme en clinique, valoriser ses brevets et négocier de nouveaux contrats avec des partenaires industriels et avec le monde académique, en l’occurrence la Harvard Medical School. Une course contre la montre dans laquelle l’avocat joue un rôle fondamental pour, ajoute la cliente, « nous assister dans l’encadrement juridique et les défis humains de cette nouvelle génération de traitements par l’immunothérapie ».

« Gérer la pression des dossiers »

Autant dire que les journées d’Emmanuelle Trombe ne connaissent pas d’horaires… Mais le temps reprend ses droits lorsque la juriste enfile sa blouse d’artiste plasticienne. Ses œuvres en argile qui habillent les étagères de son bureau semblent tendre un miroir intime à ses dossiers, dont certains frisent la « science-fiction ».

« Sculpter est une échappatoire, cela m’aide à gérer la pression des dossiers », avoue-t-elle. L’une de ces réalisations, un bas-relief, évoque les Tables de la Loi brisées, lui a dit un client. Ses talents se nourrissent aussi de lecture. « J’aime le style épuré et poétique de Patrick Modiano, il dit beaucoup de choses en peu de mots. » C’est dans la danse contemporaine qu’Emmanuelle travaille sa mémoire, celle du corps, cette fois. De quoi combler cette mère de trois enfants, qui a d’ailleurs, en permanence, le sourire aux lèvres.