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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

18 Juil. 2014

Le Point

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"Son discours, on aurait pu l'entendre dans une cour d'assises…"

Publié le

18 Juil. 2014

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Un homme a menacé de mort sa compagne et l’a harcelée au téléphone. À cause d’une « passion qui le déborde », explique-t-il au tribunal…

L’huissier tambourine le refrain de la reprise d’audience. « Levez-vous! » Et d’annoncer de sa voix de baryton le « dossier numéro 5 ». Un homme d’une trentaine d’années s’approche de la barre, suivi d’une jeune femme brune, la mine sombre, les cheveux attachés en chignon boule. Elle s’installe timidement sur le banc des victimes. Prête à revivre son conflit de couple qui a, malgré elle, échoué devant le tribunal correctionnel.

Le prévenu supporte mal les disputes et encore moins les périodes de séparation qui s’ensuivent. Dès que sa compagne s’enferme dans sa bulle, pour échapper à son emprise, il la harcèle, la foudroie d’insultes et de messages menaçants. Il lui promet de « la tuer, de la massacrer et de l’enfermer dans une valise ». Une autre fois, il lui annonce qu’il va la « brûler à l’acide »…

« Je vais te faire perdre ton job »…

« Que des mots… », se défend cet homme de 36 ans. Pour le tribunal, ce sont des « menaces de mort ». Et celles-ci sont d’autant plus sujettes à exécution que leur auteur a déjà tenté d’étrangler sa compagne et de la séquestrer, a-t-elle confié aux policiers. Mais, ce qui la hante par-dessus tout, ce sont les messages et appels incessants de son ex sur son lieu de travail. « 175 textos adressés en l’espace de 12 jours », note le président. Faute de réponse de son interlocutrice, l’homme a déployé sa rage contre son employeur, menaçant de « la découper en rondelles avec une hache ». Et, sur son portable, il a averti : « Si tu ne réponds pas, sale pute, je vais te faire perdre ton job »…

– « C’est la passion… regrette-t-il. Ça m’énervait qu’elle ne me réponde pas…

– Vous lui avez dit que vous alliez lui fracasser la mâchoire et brûler son appartement. C’est la passion, ça ? demande le juge.

– C’est la frustration… C’est pas autre chose… J’ai honte, c’est violent, c’est vrai… » dit-il en tordant ses mains serrées dans son dos. Et de se lancer dans une kyrielle d’explications enchevêtrées.

Sa voix monocorde, enroulée sur elle-même, oblige l’auditeur à tendre l’oreille. Le débit précipité de ses paroles qui ressassent, en boucle, sa difficulté à gérer sa relation passionnelle trahit une grande difficulté à contrôler ses émotions.

La jeune femme se lève à la demande du président. À la lenteur de ses gestes, on devine l’ampleur du retentissement des violences sur sa santé mentale. Les quinze jours d’ITT et son hospitalisation pour dépression donnent la mesure des dégâts. « J’ai perdu la mémoire à cause des médicaments », explique-t-elle au président qui lui demande quand ont commencé les violences. De sa liaison en forme de montagnes russes, elle ne retient qu’une période faste : « Les trois premiers mois. » Après, le harcèlement a commencé, avec son cortège d’insultes entrecoupé de parenthèses éphémères, toujours « passionnelles ». L’aime-t-elle encore ? risque le président. « J’ai encore des sentiments pour lui », avoue la femme fébrilement.

– « Vous ne voulez pas lui porter tort, est-ce par crainte ? devine le procureur

– Non, s’il voulait me tuer il l’aurait déjà fait… répond-elle après une longue hésitation

– Comment voyez-vous l’avenir, interroge le président

– Je veux qu’il me laisse vivre ma vie, qu’il cesse de me harceler… »

« Confusion des sentiments »

Le prévenu, qui était encore en prison deux mois plus tôt, a déjà été condamné six fois, dont une pour violences conjugales. « C’était il y a longtemps, quand je me suis séparé de ma femme », explique-t-il comme pour faire oublier ce qu’il semble considérer comme un banal incident de la vie. Se disant « artiste peintre » l’homme indique gagner sa vie comme « commerçant » et percevoir environ 2 500 euros par mois. Il dit avoir consulté un psychologue lors de son dernier séjour en prison. « Je dois me stabiliser », lâche-t-il.

L’avocate de la jeune femme se dit « perplexe » devant une telle « confusion des sentiments ». Elle demande 3 500 euros au titre du préjudice de sa cliente.

Le caractère « équivoque » de la situation n’a pas non plus échappé au procureur. Mais ce dernier préfère s’en tenir à « l’extrême brutalité des faits » et aux « stigmates du stress post-traumatique » énumérés par l’expert psychiatre : « Perte de poids, symptôme d’hypervigilance, trouble du sommeil, conduite d’évitement, baisse du rendement professionnel… « . Et de pointer la dangerosité potentielle du prévenu : « Son discours, on aurait pu l’entendre dans une cour d’assises. (…) Sa pente naturelle peut l’amener loin… » D’où l’importance de lui imposer un traitement. Il demande au tribunal de le condamner à 6 mois de prison assortis d’un SME pendant 24 mois avec obligation de se soigner et de travailler, et interdiction d’établir tout contact avec la victime.

Six mois assortis d’un sursis avec mise à l’épreuve (SME)

La « confusion des sentiments » offre un boulevard à l’avocat de la défense. « La passion a du mal à s’éteindre » et son client en nourrit « une grande amertume », déplore-t-il. La « jalousie va de pair avec l’abandon »… S’y ajoute le sentiment d’avoir été méprisé par celle avec laquelle il entretenait une relation « fusionnelle », explique le défenseur. Sa compulsivité, son client l’a exprimée avec les moyens du bord, en l’occurrence, des SMS. « C’est immédiat, c’est facile, et, c’est l’inconvénient de l’ère numérique, ces outils abolissent la réflexion « , relève l’avocat. Reste le sens des mots, dont l’analyse est prudemment esquivée par le défenseur.

« Je suis désolé, je présente mes excuses », dira son client en guise de dernier mot. Il sera condamné à 6 mois assortis d’un SME de 24 mois. Au menu de ses obligations : travail, soins et interdiction de contacter son ex, laquelle a profité de la suspension d’audience pour s’éclipser. « Elle non plus ne pourra pas entrer en contact avec vous, sauf si vous faites ensemble une demande auprès du juge de l’application des peines pour faire supprimer cette obligation », précise le président. L’homme devra aussi verser à la victime 800 euros au titre du préjudice et 400 euros de frais de procédure.