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Auteur

Laurence Neuer

Publié le

31 Oct. 2021

Le Point

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Violences faites aux femmes : « Michel Audiard a été visionnaire »

Publié le

31 Oct. 2021

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Dans « Les lois de Michel Audiard : Liberté, Fraternité, Égalité », Fabrice Defferrard revisite les répliques cultes du dialoguiste sous le prisme du droit. Vivifiant !

Il avait la liberté chevillée au corps, et son cynisme désabusé lui inspirait d’inoubliables saillies. « La liberté, c’est de faire ce qu’on veut ! Y compris d’aller en taule quand on en a envie ! » faisait-il dire à Jean Gabin dans Archimède le clochard en 1959. Michel Audiard s’est toujours montré impitoyable envers le droit et la justice. « Pour lui, il n’y a pas, d’un côté, le monde clair de la légalité, et, de l’autre, l’univers obscur du crime. C’est en substance ce qu’il fait dire à Francis dans Le Chant du départ, son roman posthume paru en 2017 : entre ces deux mondes perméables, on ne situe pas les frontières où finit un promoteur, où commence un escroc », explique Fabrice Defferrard, professeur de droit, auteur de plusieurs ouvrages analysant les rapports entre le droit et le cinéma.

« Dans Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages (1968), André Pousse interprète un huissier de ministère, lequel est également chef d’un gang de braqueurs. Dans Flic ou voyou, Belmondo explique à Marie Laforêt qu’il joue une mi-temps dans les deux camps. Pour Audiard, c’est bien souvent sous le masque du droit que s’avancent les figures du crime. Cette ambivalence de la société traverse toute son œuvre et ses acteurs interprètent souvent des rôles appartenant aux deux mondes », détaille-t-il.

Les lois, « un mal nécessaire »

Dans son dernier essai Les lois de Michel Audiard : Liberté, Fraternité, Égalité*, Fabrice Defferrard revisite sous le prisme du droit l’œuvre cinématographique du « prince des dialoguistes », qui s’étire de 1949 à 1985. Mais il l’avoue : « Le droit n’est qu’un prétexte pour relater la vision qu’a Audiard du monde, de sa cruauté, de son cynisme, et en extraire les lois qui gouvernent sa pensée, entièrement dominée par le doute. Chez cet anarcho-légaliste, le doute prend la forme d’une méfiance envers les individus et d’un scepticisme à l’égard des institutions [État, police, justice, mariage, etc.]. Les hommes qui font les lois ne sont pas dignes de confiance, mais, en même temps, les lois sont un mal nécessaire à l’ordre social et à l’exercice des libertés. »

S’il n’a de cesse de critiquer la justice, les avocats et les policiers, Audiard se montre étonnamment respectueux à l’égard de ces institutions parce qu’elles empêchent la société de sombrer dans le chaos. « D’autant que si l’ordre légaliste disparaît, c’est un autre ordre qui prendra le dessus : la loi de la finance, la loi de la jungle ou l’internationale du pognon, comme le dit Klaus Kinski dans Mort d’un pourri », relève Fabrice Defferrard. Dans ce film sorti en 1977, Michel Audiard reprend à son compte la formule de Paul Valéry : « Les deux fléaux qui menacent l’humanité sont le désordre et l’ordre », et y ajoute, dans la bouche de Xavier Maréchal (Alain Delon) : « La corruption me dégoûte, mais la vertu me donne le frisson. »

« Le salariat est, pour Audiard, totalement incompatible avec les libertés qui lui sont chères. »

Aux yeux d’Audiard, la seule valeur universelle est « l’honnêteté », autrement dit la rigueur morale et le respect des engagements. Et la devise républicaine se lit dans le sens « liberté-fraternité-égalité », analyse l’auteur. La liberté, valeur suprême, est l’absence totale de contrainte et de dépendance. « Ainsi, Archimède le clochard choisit d’aller en prison pour se nourrir et dormir au chaud, et s’il refuse de travailler, c’est pour éviter de tomber dans la relation aliénante du salarié esclave. Car le salariat est, pour Audiard, totalement incompatible avec les libertés qui lui sont chères [aller et venir, entreprendre, créer…]. » Et il n’hésite pas à forcer le trait de cette relation qu’il estime inégalitaire. Dans Un idiot à Paris, un chef d’entreprise interprété par Bernard Blier explique à ses salariés qui envisagent de faire grève qu’ils n’y ont pas intérêt car ils sont « les êtres les plus vulnérables du monde capitaliste ».

Un ami fidèle

Autre forme de soumission, le mariage qui, même consenti, est liberticide parce qu’enfermé dans le temps. C’est « la Bastille à domicile, le carcan, les fers aux pieds… » dit Jean (François Perrier) à Juliette Capulet (Dany Robin) dans Elle et moi (1952). L’appétit pour « l’argent corrupteur » est lui aussi un facteur de soumission et de dépendance, de même que les addictions en tout genre comme l’alcool ou la drogue.

De la liberté dérive la fraternité qui permet de s’affranchir des convenances et des lois. C’est le cas dans Un Taxi pour Tobrouk ou Les Vieux de la vieille. Un Singe en hiver (1962), quant à lui, illustre l’amitié fulgurante entre un Belmondo perdu, à la vie matrimoniale ratée, et un Gabin vieillissant, nostalgique de sa jeunesse. « Audiard avait une vision presque tribale des rapports humains, il avait quelques amis fidèles et travaillait toujours avec les mêmes personnes », rappelle Fabrice Defferrard.

« Dès qu’il s’agit d’oseille, il n’est pas de gloutonnerie comparable à celle des femmes. Sauf celle des hommes, bien entendu. »

Toute son œuvre est aussi traversée par une certaine idée d’égalité entre les individus. À commencer par l’égalité entre les sexes. « L’œuvre d’Audiard montre que, en dépit de leurs différences, les femmes sont tout aussi capables que les hommes d’accomplir les mêmes tâches, d’avoir les mêmes responsabilités. La liberté est inhérente à leur condition, et elles en font un usage personnel. » Reste que, dans une société en proie à la domination, l’égalité est souvent dépassée par les rapports de force.

Audiard n’hésite pas à ridiculiser les machos en faisant la part belle aux femmes manipulatrices et roublardes qui parviennent à les dépouiller. « Ce qui motive essentiellement l’être humain est la cupidité : amasser et dominer les autres. Sur ce point, les femmes ont les mêmes aspirations que les hommes : s’enrichir le plus vite possible à moindres frais. Et elles parviennent à tirer leur épingle du jeu grâce à leur séduction ou en utilisant l’institution du mariage à leur profit », note Fabrice Defferrard. Et de rappeler cette réponse d’Audiard à un journaliste : « Dès qu’il s’agit d’oseille, il n’est pas de gloutonnerie comparable à celle des femmes. Sauf celle des hommes, bien entendu. »

Au-delà de leurs fulgurances réalistes à rebours de la bien-pensance, les dialogues d’Audiard surprennent parfois par leurs accents prophétiques. « Il a été visionnaire sur une problématique sociétale majeure : les violences faites aux femmes », souligne Fabrice Defferard. Dans Pourquoi viens-tu si tard ? (1955), l’ancien amant de Michèle Morgan, conscient de sa fragilité, la faire boire et en profite pour la violer. « L’une des scènes montre l’humiliation imposée dans l’intimité d’une relation. On pouvait en toute impunité battre ou violer sa femme ou sa compagne car, à l’époque, c’était socialement admis ou tout simplement ignoré. Il y a là quelque chose de prophétique. Ce qu’il évoque ou dénonce à ce moment éclate aujourd’hui. Lui, il avait déjà compris ce qui se passait ordinairement dans certains couples. »

« Audiard expose une réalité qui est niée à l’époque »

La même Michèle Morgan interprète une avocate qui défend les femmes battues. Elle obtient l’acquittement d’un jeune homme qui a tué son père violent et alcoolique pour protéger sa mère. « C’est d’un grand réalisme ! commente l’auteur. Tout entre en résonance avec la vie de l’héroïne qui se confond avec la cause qu’elle défend. Au fur et à mesure que l’on avance dans le film, on s’aperçoit que cette femme très jet set et très chic est elle-même alcoolique et, interpellée sur ce point par l’avocat adverse dans une affaire, elle est amenée à le confesser devant les juges. Audiard expose ainsi une réalité qui est niée à l’époque. »

Audiard avait aussi perçu l’état de l’économie, la mondialisation des échanges et donc du crime. « C’est très clair dans Mort d’un pourri (1977), film décrivant la collusion que l’on constate de façon banale aujourd’hui entre les élites politiques et le monde de la finance. Ce mélange des genres témoigne de l’emprise de l’argent corrupteur sur les rouages d’une société où les pouvoirs publics ont perdu la main. » Mais l’idée est déjà très présente dans Les Grandes Familles (1958), adapté du roman de Maurice Druon, ajoute Fabrice Defferrard. « Il avait compris avant tout le monde qu’on se dirigeait vers une société où les puissants n’attendent rien des citoyens sinon qu’ils se comportent en bons et loyaux consommateurs, et surtout qu’ils se taisent. Cette société de divertissement et de soumission dans laquelle quelques dirigeants ont la mainmise sur tout est d’ailleurs parfaitement décrite dans Le Corps de mon ennemi (1976), tiré du roman éponyme de Félicien Marceau. » Caricature prémonitoire du crépuscule des libertés…

* mare & martin, 232 pages, 25 €