
Un homme nie avoir volé deux portables à quelques heures d’intervalle sur la même ligne de métro. Il risque néanmoins cinq ans de prison pour recel…
Les policiers avaient repéré les deux suspects à leur façon d’observer les passants et aux signes de tête complices qu’ils se renvoyaient l’un l’autre. Puis, le plus jeune est entré dans un cybercafé et a sorti de sa poche deux iPhone blancs. Contrôle : ces téléphones sont signalés volés. Deux plaintes ont été déposées deux jours plus tôt par deux passagères du métro parisien. À quelques stations d’intervalle, Madame B. et Mademoiselle G. relatent le même mode opératoire. Elles portaient des écouteurs sur les oreilles, reliés à leur téléphone rangé dans leur poche. C’est au moment où elles montaient l’escalier vers la sortie du métro que le son s’est interrompu et que le téléphone a disparu. La première n’a pu identifier le voleur, évaporé dans la foule, mais la seconde indique avoir noté l’attitude suspecte d’un passager qu’elle a accusé du regard. Ce dernier lui a renvoyé un coup d’oeil si menaçant qu’elle n’a pas insisté. Elle désignera son agresseur sur une série de photos, mais refusera d’être confrontée à lui. La « peur des représailles » l’a aussi dissuadée de se constituer partie civile…
Depuis sa garde à vue, le prévenu nie les deux vols. Mais que faisait-il avec ces deux téléphones ? Un ami lui avait demandé de les faire « déverrouiller » dans un cybercafé en contrepartie de la somme de 40 euros, explique-t-il au tribunal qui le juge en comparution immédiate…
– Pourquoi avoir accepté ce marché ? s’étonne le président
– C’est bête, je sais… J’avais besoin d’argent…
– Et vous ne vous doutiez pas de la provenance de ces téléphones ?
– Je ne me suis pas posé de questions, cafouille le prévenu, déjà condamné sous un autre nom, celui, précisément, qu’il a donné aux policiers pour désigner celui qui l’aurait chargé du « service » de déverrouillage…
– Donc vous contestez toujours avoir volé ce téléphone ? insiste le président
– Oui ! Si je l’avais volé, elle aurait appelé les secours ! Et puis, si j’avais volé, je l’aurais dit, affirme l’homme en mettant sa main sur son coeur… Si c’était moi le voleur, je me serais débarrassé du téléphone !
Mais son morceau de rhétorique enflamme les nerfs du président, déjà à cran.
– Vous n’en avez pas marre de raconter des bêtises au tribunal ? Vous n’avez pas un peu le sentiment de vous enfoncer tout seul ? Pensez-vous que le tribunal va gober tout ça ? s’égosille le juge, qui ouvre à présent la page « personnalité » du prévenu.
Marié, sans emploi fixe compte tenu de sa situation irrégulière en France, cet homme de 35 ans travaille sur les marchés et dans le bâtiment où il met à profit sa formation de soudeur. Il perçoit environ 800 euros par mois, dont il prélève 600 euros pour payer son loyer. Il a indiqué être suivi par une association pour ses démarches administratives de régularisation.
Trois mois ferme
« Lorsque les policiers l’interpellent, il a sur lui deux téléphones qui ne lui appartiennent pas et qu’il tente de faire débloquer, et il dit : je ne me suis pas posé de questions », récapitule le procureur. Il reconnaît donc qu’il savait que l’origine de ces objets n’est pas claire. Par ailleurs, ces téléphones ont été volés dans un créneau d’heures restreint sur la ligne 2 du métro et selon un mode opératoire identique. En outre, l’une des victimes indique reconnaître le prévenu sur une série de photos (…) Les deux vols sont donc caractérisés, mais leur auteur ne les assume pas », conclut le représentant du parquet. « Devant tant de mensonges, on peut craindre qu’il ne recommence. Pour qu’il comprenne, je demande cinq mois de prison avec un maintien en détention. »
Ces cinq mois requis pour vol et recel, l’avocate de la défense va les contester. Elle a en effet repéré une fragilité de taille dans les P-V d’audition. « La victime qui dit le reconnaître sur la photo n’est pas cohérente. Elle commence par décrire un homme grand du type est-européen, pour ensuite dire qu’il était mat de peau. » La preuve matérielle du vol n’est donc pas établie. Reste le recel dont l’avocate concède qu’il « semble » constitué. Mais, tempère-t-elle, ce n’est pas une raison pour incarcérer son client. « Certes, son attitude de déni peut sembler absurde, mais le coeur a ses raisons que l’intelligence ne comprend pas (…), hasarde-t-elle. « C’est la peur qui explique son attitude, rien d’autre ! » soutient-elle encore, consciente que cette explication ne suffira pas à colmater la faille que les mensonges persistants de l’homme ont transformée en gouffre. « Sa femme est enceinte et alitée. Et il a un enfant de deux ans à charge », conclut-elle, espérant adoucir par ce breuvage compatissant l’intransigeance du glaive.
Mais à la sortie du tribunal, il y aura la prison. Innocenté des faits de vol, l’homme, reconnu coupable de recel, sera condamné à trois mois de prison et maintenu en détention.

